Carmine n’avait pas levé la voix. Il s’était simplement fendu d’un revers de main d’une puissance inouïe, catapultant la tête de Marco sur le côté. La chaise oscilla violemment sur deux pieds avant de retomber lourdement. Une dent ensanglantée roula sur le béton.

Marco étouffa un gémissement plaintif, crachant de la bile et du sang, tout résidu de bravoure soudainement pulvérisé.

« Dans ma maison, Marco, murmura Carmine en s’essuyant méticuleusement la main avec son mouchoir, personne n’est au-dessous de ma loi. Et ma loi interdit qu’on blesse les innocents sans défense. »

Soudain, le crissement de pneus sur le gravier mouillé déchira le silence de la nuit à l’extérieur. Des portières claquèrent avec force.

Ivy tressaillit et fit un pas en arrière. Deux hommes en costume sombre et trench-coat firent irruption dans la remise, les armes à la main. Au milieu d’eux avançait un vieil homme aux cheveux d’argent, le visage creusé de rides profondes, la démarche lourde mais assurée : Salvatore Rossi.

« Carmine ! » tonna le patriarche d’une voix rauque, les yeux injectés de sang. « Qu’est-ce que signifie ce guet-apens ? On traîne mon propre sang hors de son lit comme un chien errant ? Tu as perdu l’esprit ? »

Les gardes de Carmine, positionnés dans les coins obscurs du hangar, levèrent instantanément leurs fusils automatiques. Les hommes de Salvatore en firent autant. Pendant quelques secondes terrifiantes, l’air devint si lourd qu’un seul souffle de travers aurait pu déclencher un massacre généralisé.

Ivy sentit ses jambes fléchir sous l’angoisse. Elle était sur le point de supplier Carmine de tout arrêter, de dire que ce n’était rien, quand le chef de la famille fit un simple geste de la main gauche.

Ses hommes abaissèrent leurs armes d’un demi-centimètre. Pas de panique. Pas de nervosité. Une discipline de fer.

« Salvatore, dit Carmine d’un ton glacial. Tu me connais depuis que j’ai dix ans. Tu as enterré mon père à mes côtés. Dis-moi : ai-je déjà versé le sang d’un allié sans motif impérieux ? »

Le vieux mafieux plissa les yeux, dévisageant son neveu attaché à la chaise, puis son regard glissa vers la jeune femme tremblante qui se tenait en retrait, son visage ravagé par les ecchymoses et les pansements.

« Qu’est-ce qu’il a fait ? demanda Salvatore, dont la voix perdit soudainement de sa superbe. »

« Il a traqué cette jeune femme dans les couloirs du sous-sol, répondit Carmine avec une précision chirurgicale. Il a tenté de la violer. Il lui a brisé deux côtes, ouvert le crâne et fendue la lèvre à coups de pied lorsqu’elle a refusé de céder. Ensuite, il a menacé de jeter son cadavre dans les eaux sales de ton port. »

Salvatore se tourna lentement vers son neveu. Le jeune homme pleurnichait désormais à chaudes larmes, perdant toute contenance.

« Mon oncle… c’est faux ! Elle ment ! Elle me cherchait ! C’est elle qui m’a agressé avec un couteau de cuisine, j’ai juste dû me défendre ! Je te jure sur la tombe de ma mère ! Ne le laisse pas me tuer ! »

Carmine fit signe à Leo, son bras droit posté près du mur. Leo s’avança et jeta aux pieds de Salvatore un petit sac de plastique transparent. À l’intérieur se trouvait la boucle de ceinture arrachée au tablier d’Ivy, ainsi qu’un bouton d’or massif aux initiales de Marco, récupéré sur les lieux de l’agression.

« Nous avons vérifié les caméras de sécurité de l’aile ouest, ajouta Leo calmement. On le voit la traîner de force derrière les casiers de stockage. »

Le silence retomba, pesant comme une dalle funéraire. Salvatore s’approcha lentement de son neveu. Ses épaules semblaient s’être voûtées de dix centimètres en quelques secondes. Il regarda Marco non plus avec affection, mais avec un dégoût profond, teinté d’une indicible amertume.

« Je t’avais dit… souffla le vieil homme, la voix tremblante d’une rage sourde. Je t’avais répété mille fois que le respect était la seule monnaie qui nous maintenait en vie dans cette ville. Tu es un animal. Tu as souillé l’honneur de notre nom. »

« Mon oncle, non ! Pitié ! » cria Marco en voyant le regard de son aîné se détourner de lui.

Salvatore se tourna vers Carmine. Le vieux lion semblait brisé, mais il conservait la dignité tragique des hommes de son rang.

« Carmine… c’est le fils de ma sœur unique. Elle est morte en lui donnant le jour. Si tu le tues ici, nos hommes exigeront une vengeance que je ne pourrai pas empêcher. Le port va brûler. Nos affaires s’effondreront. Les fédéraux attendent ce genre de guerre depuis dix ans pour nous détruire tous. »

Ivy retint son souffle. La politique du crime organisé reprenait ses droits. Elle se prépara au dénouement inévitable : un arrangement financier, une réprimande formelle, et la reprise des affaires comme si son supplice n’avait été qu’un dommage collatéral sans importance.

Carmine s’approcha de Salvatore jusqu’à ce que leurs visages ne soient séparés que de quelques centimètres.

« Tu as raison sur un point, Salvatore. Une guerre ouverte détruirait tout ce que nous avons bâti. Mais si je laisse passer cet affront, je ne vaux pas mieux qu’un chien que l’on promène en laisse. Si tes hommes apprennent qu’un gamin arrogant peut ravager ma maison et mes employés sans payer l’addition, ma parole n’aura plus la moindre valeur demain matin. »

« Alors que proposes-tu ? » demanda Salvatore, la mâchoire crispée.

« Une sentence irrévocable. Qui préserve la paix entre nos familles, mais qui garantit que justice soit faite. »

Carmine tira d’un coup sec son pistolet semi-automatique de son holster d’épaule. Le claquement métallique de la culasse arma la première balle avec une netteté terrifiante. Marco poussa un hurlement hystérique, urinant sur son pantalon dans un spasme de terreur pure.

Mais Carmine ne visa pas la tête.

Il pointa l’arme vers le bas, directement sur le genou droit de Marco, et pressa la détente.