« Leo. C’est moi, déclara Carmine, le ton parfaitement maîtrisé, presque monotone. Réveille quatre hommes de confiance. Pas des bavards. Ceux qui étaient avec nous à Palerme. Je veux que Marco Rossi soit trouvé dans les dix minutes. Il est encore sur le domaine ou dans l’un des bars du port. Amenez-le à la remise numéro trois, au fond du verger. Ne l’abîmez pas encore. Je veux qu’il soit pleinement conscient. »
Il raccrocha sans attendre de réponse, puis tourna de nouveau son attention vers Ivy.
« Tu ne feras aucune valise. Tu ne quitteras pas cette maison. Ton service s’arrête cette nuit, mais ta vie ici ne fait que commencer sous d’autres termes. Tu vas monter dans l’appartement du premier étage, celui qui jouxte mon bureau. Le docteur Valenti y sera dans vingt minutes pour soigner tes blessures. »
« Monsieur Carmine… vous ne pouvez pas faire ça, sanglota Ivy, partagée entre une reconnaissance infinie et une panique viscérale. Salvatore Rossi va se retourner contre vous. C’est son neveu ! Toute la ville sait qu’il est prêt à brûler des quartiers entiers pour lui ! »
Carmine s’approcha d’elle à nouveau. Cette fois, il posa ses deux mains sur les épaules frêles de la jeune femme, l’obligeant à soutenir son regard. Ses yeux étaient deux puits d’une obscurité sans fond.
« Salvatore Rossi règne sur les quais parce que je lui en ai accordé le privilège. Si une seule de ses racines pourrit mon plancher, je brûle l’arbre tout entier sans hésiter. Personne ne touche à ce qui m’appartient, Ivy. Et à partir de cet instant précis, tu es sous ma protection absolue. »
Il déverrouilla la porte de la cuisine d’un geste sec. Dehors, dans le couloir d’ordinaire assoupi, des bruits de pas lourds et étouffés résonnaient déjà. L’engrenage infernal venait de s’enclencher.
Une demi-heure plus tard, Ivy était assise sur un fauteuil en velours vert émeraude dans le petit salon attenant au cabinet médical privé de Carmine. Le docteur Valenti, un vieil homme taciturne dont la trousse médicale avait refermé plus de blessures par balle que celle de n’importe quel chirurgien des urgences, venait de terminer de suturer sa lèvre. Il avait bandé ses côtes fêlées avec une précision méticuleuse et appliqué un onguent glacial sur son œil au beurre noir.
« Tu as de la chance, ma petite, avait marmonné le praticien en rangeant ses aiguilles d’un geste sec. Deux centimètres plus bas et cette côte perforait la plèvre. Repose-toi. Ne bois que des liquides froids pour les prochaines vingt-quatre heures. »
Il était parti sans poser la moindre question sur l’origine des coups. Dans cette forteresse, la curiosité était une maladie mortelle.
La porte s’ouvrit de nouveau. Ce n’était pas le médecin, mais Carmine lui-même. Il avait troqué sa chemise blanche contre un col roulé noir et un long manteau de laine sombre. L’air froid de la nuit s’accrochait encore à ses vêtements.
« Viens avec moi, dit-il simplement. »
« Où ? » demanda-t-elle d’une voix fragile.
« Voir la fin de ton cauchemar. Tu dois assister à cela, Ivy. Pour que la peur quitte définitivement ton corps. Si tu ne le vois pas brisé, tu continueras à trembler chaque fois qu’une porte claquera. »
Elle hésita. Son instinct de survie lui criait de s’enrouler sous les couvertures et d’attendre que le soleil se lève, mais la certitude inébranlable dans la voix de Carmine l’attira hors du fauteuil comme un aimant. Elle enfila le gilet de laine qu’on lui avait apporté et emboîta le pas au maître des lieux.
Ils traversèrent les couloirs silencieux, descendirent par un escalier dérobé menant directement aux jardins arrières, baignés par une bruine glaciale d’automne. Deux gardes armés, vêtus de cirés sombres, saluèrent Carmine d’un simple hochement de tête et leur emboîtèrent le pas à distance respectable.
Le verger s’étendait sur plusieurs hectares derrière le manoir, plongé dans une brume laiteuse. Tout au fond se dressait une vieille bâtisse de pierre et de tôle ondulée : la remise numéro trois, autrefois utilisée pour stocker les machines agricoles, désormais réaménagée pour les affaires que la lumière du jour ne pouvait tolérer.
À mesure qu’ils approchaient, un murmure étouffé, fait d’insultes et de plaintes geignardes, parvenait à travers les fentes des planches de bois.
Carmine poussa la porte de fer. Elle pivota sur des gonds bien huilés sans émettre le moindre grincement.
À l’intérieur, l’atmosphère était saturée d’une odeur de poussière, d’essence et de sang frais. Une ampoule nue, suspendue à un câble électrique effiloché, oscillait lentement au-dessus d’une chaise en bois brut. Attaché à cette chaise par d’épaisses cordes de chanvre, Marco Rossi se débattait comme un démon pris au piège.
Ses vêtements de marque étaient maculés de boue, son nez saignait abondamment, et une coupure béante zébrait son arcade sourcilière. En voyant Carmine entrer, il tenta de prendre une posture de défi, crachant un filet de sang sur le sol en ciment.
« Carmine ! Espèce d’enfoiré paranoïaque ! cria-t-il d’une voix éraillée par la panique. Mes gars savent où je suis ! Mon oncle Salvatore va t’arracher les tripes pour ça ! Tu m’entends ? Tu n’as pas le droit de me toucher ! J’ai rien fait ! »
Carmine ne répondit pas. Il s’avança calmement jusqu’au cercle de lumière projeté par l’ampoule, puis s’écarta légèrement pour laisser apparaître la silhouette d’Ivy, qui s’était arrêtée sur le seuil.
En apercevant la jeune femme, le regard de Marco passa instantanément de la colère à une stupeur horrifiée. Ses yeux s’agrandirent démesurément.
« Elle ? Tu… tu as fait tout ce cirque pour cette traînée ? C’est juste une servante, bordel ! Elle ne vaut rien ! Elle m’a manqué de respect ! Elle s’est débattue comme une sauvage alors que je lui offrais cinquante dollars ! »
Le bruit de la gifle fut plus sec et plus assourdissant qu’un coup de feu.