La chaleur du tarmac me frappa au visage dès que je franchis les portes vitrées du quartier général. C’était une chaleur physique, brutale, suffocante. L’air vibrait au-dessus du béton des pistes de défilé, saturé de poussière rouge et de vapeurs de kérosène. Il était à peine onze heures du matin, et le thermomètre affichait déjà plus de trente-cinq degrés. Le vent du sud soufflait comme l’haleine d’une forge ouverte.
Je montai à l’arrière de la berline noire sans immatriculation tactique qui m’attendait au pied des marches. Le chauffeur, un jeune sergent de l’inspection générale, démarra sans poser de question. Il savait où nous allions.
Nous quittâmes le quartier historique de la base, avec ses vieux canons de la guerre de Sécession et ses pelouses arrosées à grand renfort d’arroseurs automatiques, pour nous enfoncer vers les confins ouest du polygone de tir. Le paysage changeait rapidement. Les bâtiments de briques laissaient la place à des hangars de tôle ondulée, puis à des baraquements préfabriqués brûlés par le soleil, avant que tout ne s’efface devant l’immensité stérile du champ de manœuvre.
C’était une plaine de cailloux blanchis, d’herbe à bisons calcinée et de terre craquelée, bordée à l’horizon par les crêtes chauves des montagnes Wichita. C’était ici.
La voiture s’arrêta au bord d’une piste de terre ravinée par les ornières des convois lourds.
« Vous voulez que je vous attende avec le moteur en marche, Colonel ? », demanda le sergent en jetant un regard inquiet vers l’extérieur. « L’indice thermique est déjà en zone rouge. »
« Éteignez le moteur, Sergent », dis-je. « Et donnez-moi dix minutes. »
Je descendis du véhicule. La vague thermique me coupa le souffle pendant deux secondes. Le vent transportait une poussière fine qui collait immédiatement aux lèvres et aux paupières. Marcher ici avec un gilet pare-balles, un casque en kevlar et un sac de combat plein devait ressembler à une lente agonie dans un four à pain.
J’avançai d’une trentaine de pas sur la terre rouge, jusqu’à un piquet de bois brut planté au bord de la piste, presque invisible au milieu des broussailles épineuses. Quelqu’un avait noué autour du bois un ruban de tissu jaune délavé, désormais raidi par la poussière et le sel du vent.
Au pied du piquet, à moitié enfouie sous le sable, gisait une petite pierre plate sur laquelle une main tremblante avait tracé au feutre noir indélébile deux lettres et une date : N.A. — 11/07.
Je m’accroupis. Mes genoux craquèrent dans le silence immense de la prairie.
Je revis le visage d’Aracely Arredondo dans le petit appartement miteux de Yuma. Je revis ses mains calleuses, déformées par l’eau de javel et les heures passées à récurer les baignoires des motels de transit. Je me rappelai sa voix brisée lorsqu’elle m’avait tendu la photo de fin d’études secondaires de sa fille : une gamine aux joues rondes, les yeux brillants d’un orgueil naïf dans son uniforme tout neuf de l’armée de terre, persuadée qu’en signant ce contrat d’engagement, elle offrait une maison décente à sa mère et un avenir universitaire à son petit frère.
Pourquoi continuaient-ils à marcher ?
La réponse tenait en quelques mots que les grands hommes gravent rarement sur leurs médailles : pour l’orgueil d’un général qui ne supportait pas de voir son calendrier d’entraînement retardé d’un après-midi ; pour un livre sur le leadership dont le prochain chapitre devait vanter le culte de l’endurance sans compromis ; pour une troisième étoile en platine qui scintillait dans l’antichambre d’une commission sénatoriale.
Je sortis mon téléphone de service de ma poche de poitrine.
Il y avait déjà quatre messages urgents du secrétariat aux affaires publiques du Pentagone. Deux appels manqués du cabinet du sous-secrétaire. La machine politique de Washington commençait déjà à s’agiter, cherchant à savoir comment présenter l’arrestation d’une légende vivante sans éclabousser la prochaine campagne de recrutement de l’armée.
J’ignorai les notifications du Pentagone.
Je fis défiler le répertoire jusqu’à un numéro enregistré sans nom, commençant par l’indicatif régional de l’Arizona.
J’attendis trois sonneries. Le combiné décrocha dans un souffle hésitant.
« ¿Aló? », murmura une voix timide, troublée par le bruit lointain d’un aspirateur dans un couloir d’hôtel.
« Madame Arredondo ? », demandai-je en espagnol, adoucissant mon accent rugueux d’officier de carrière.
Il y eut un silence, puis une inspiration tremblée. « Oui… Colonel Merrick ? C’est vous ? »
« C’est moi, Aracely. »
Le souffle au bout de la ligne se fit plus court, chargé de cette angoisse perpétuelle qui habite les mères endeuillées depuis le jour où deux officiers en uniforme d’apparat sont venus frapper à leur porte à l’aube.
« Qu’est-ce qui se passe ? », demanda-t-elle, basculant en anglais comme elle le faisait toujours quand elle avait peur de mal comprendre les termes officiels. « Ils ont classé l’affaire ? C’est fini ? »
Je regardai le ruban jaune attaché au piquet de bois qui battait follement sous les rafales du vent brûlant de l’Oklahoma.
« Non, Aracely. Ce n’est pas fini. Mais l’homme qui a donné l’ordre de ne pas s’arrêter vient d’être déchu de son commandement. Il est en état d’arrestation. Il sera jugé par une cour martiale publique pour homicide par négligence criminelle. »
Un grand bruit étouffé traversa la ligne, comme si le combiné avait heurté une surface moquettée, suivi d’un sanglot sourd, déchirant, qui semblait retenu depuis des mois dans la cage thoracique d’une femme épuisée. Je n’ajoutai rien. Je restai là, le téléphone contre l’oreille, écoutant les larmes d’une mère à mille kilomètres de là, tandis que le soleil de midi commençait à écraser la terre stérile de Fort Sill.
« Merci », finit-elle par murmurer entre deux soupirs rauques. « Merci de ne pas les avoir laissés dire qu’elle était faible. »
« Elle n’a jamais été faible, Aracely », répondis-je doucement. « C’est eux qui étaient des lâches. »
Nous raccrochâmes quelques instants plus tard.
Je me relevai, époussetai la poussière ocre incrustée sur la toile de mon pantalon et ajustai une dernière fois mon col.