Vers trois heures du matin, le véhicule quitta la route départementale pour s’engager sur un chemin forestier boueux et mal entretenu. Les phares furent coupés ; seuls les feux de position guidaient la progression lente du tout-terrain entre les sapins géants.
Au bout du chemin se dressait le chalet. C’était une bâtisse imposante en madriers sombres, jadis magnifique mais aujourd’hui austère, presque déserte en apparence. Pourtant, un mince filet de lumière filtrait à travers les volets clos du rez-de-chaussée, et un groupe électrogène ronronnait discrètement à l’arrière du bâtiment. Une berline noire était garée sous un auvent : celle du docteur Vaneau.
« Ils sont là, » murmura Thomas en enfilant son gilet pare-balles. « Marc, tu restes derrière nous jusqu’à ce que la maison soit sécurisée. Tu as compris ? »
Marc hocha la tête, mais chaque muscle de son corps était tendu comme un arc.
Les policiers progressèrent dans la boue avec une discrétion absolue. Thomas testa la porte arrière : verrouillée. Il fit signe à son coéquipier, qui utilisa un passe-partout sur la serrure ancienne. Après un léger déclic métallique, le battant s’ouvrit sans bruit.
L’antichambre de l’enfer
L’odeur qui frappa les narines de Marc dès qu’ils pénétrèrent dans la bâtisse était insoutenable : un mélange d’humidité rance, de désinfectant hospitalier et de produits chimiques. Le sol carrelé du sous-sol résonnait faiblement sous leurs pas feutrés.
Des voix parvinrent depuis le fond du couloir.
« Je te dis qu’il sait quelque chose ! » criait la voix stridente de Véronique. « Il est rentré plus tôt, le gamin m’a regardée bizarrement et Marc m’a chassée comme une malpropre ! »
« Calme-toi, Véronique ! » répondit une voix d’homme, sèche et autoritaire, celle du docteur Vaneau. « Tu perds tes nerfs. Marc ne peut rien prouver. Même s’il a des soupçons, le temps qu’il engage des démarches judiciaires, nous aurons liquidé la structure. Mais il faut en finir cette nuit. On ne peut pas la garder ici plus longtemps. Son état se dégrade, son cœur commence à lâcher à cause des doses de sédatifs. »
« Fais ce que tu as à faire, alors ! Injecte-lui la dose finale et préparons le transport ! »
En entendant ces mots monstrueux, Marc ne put se contenir. La terreur pour la vie de son épouse brisa toute consigne de prudence. Il poussa l’un des policiers et se rua dans la pièce d’où provenaient les voix.
« Police ! Ne bougez plus ! » hurla Thomas immédiatement derrière lui, arme au poing.
La scène qui s’offrit à eux était digne d’un cauchemar. Dans ce qui ressemblait à un laboratoire clandestin aménagé dans l’ancienne cave à vin du chalet, Véronique se tenait près d’une table en métal couverte de flacons. Vaneau, vêtu d’une blouse médicale souillée, tenait une seringue hypodermique à la main.
À trois mètres d’eux, sur un lit médicalisé entouré de perfusions branlantes, gisait une silhouette d’une maigreur effrayante.
« Claire ! » hurla Marc, le cœur broyé.
Vaneau tenta de faire un mouvement brusque vers le lit pour accomplir son geste fatal, mais le coéquipier de Thomas bondit, le plaquant violemment au sol dans un fracas de verre brisé. Véronique poussa un cri d’hystérie et tenta de s’enfuir par une porte latérale, mais Thomas lui barra la route et lui passa les menottes aux poignets avec une froideur chirurgicale.
« C’est fini, mademoiselle. Vos droits vous seront notifiés au poste. »
Véronique se débattait, crachant des insultes, les yeux fous :
« Elle n’avait rien mérité ! Tout lui réussissait toujours ! Elle m’a tout volé, toute sa vie ! »
Marc ne l’écoutait déjà plus. Il était tombé à genoux au chevet du lit.
Le souffle retrouvé
La femme allongée sur le matelas était méconnaissable au premier abord. Ses joues étaient creusées, sa peau d’une pâleur spectrale, ses cheveux noirs autrefois soyeux étaient emmêlés et ternes. Ses lèvres étaient gercées, bleuies par le manque d’oxygène. Mais à son poignet décharné brillait le mince bracelet en argent portant l’inscription gravée : Marc & Léo, pour l’éternité.
« Claire… mon amour… » balbutia Marc en saisissant sa main glacée.
Elle était vivante. Son pouls battait, faible mais régulier.
L’un des policiers, formé aux premiers secours, écarta délicatement les cathéters qui diffusaient les substances toxiques et vérifia les constantes de la victime.
« Les secours d’urgence et le SAMU sont en route, ils seront là dans quinze minutes avec un hélicoptère médicalisé, » annonça-t-il à Marc. « Son état est critique à cause de la dénutrition et de la sédation prolongée, mais ses fonctions vitales tiennent le coup. »
Marc serra la main de Claire contre sa joue, baignant ses doigts de larmes brûlantes.
« Claire, c’est moi. Marc. Tu es sauvée. Léo t’attend à la maison. Tu m’entends ? Reviens vers nous… s’il te plaît, reviens… »
Pendant de longues secondes, il ne se passa rien. Puis, imperceptiblement, les cils de Claire papillonnèrent. Ses paupières s’entrouvrirent avec une lenteur douloureuse. Ses yeux noisette, voilés par des mois de brume chimique, cherchèrent la lumière avant de se poser sur le visage de son mari.
Une larme roula sur la joue émaciée de la jeune femme. Ses doigts serrèrent très faiblement la main de Marc.
« Marc… » murmura-t-elle dans un souffle à peine audible, une voix rauque qui semblait venir du fond d’un tombeau. « Léo… il… il va bien ? »
« Il va bien, mon amour, » sanglota Marc en posant un baiser sur son front gelé. « Il va très bien. C’est lui qui t’a sauvée. Il a parlé. Tu rentres à la maison. »
Un faible sourire, infiniment doux et épuisé, éclaira le visage de Claire avant qu’elle ne sombre à nouveau dans un sommeil réparateur, libérée pour la première fois de la peur de ne jamais se réveiller.
L’effondrement du réseau
L’enquête qui suivit dans les semaines suivantes mit au jour une machination d’une perversité inouïe.