Marc sentit un frisson glacé lui paralyser l’échine. Les pièces du puzzle commençaient à s’assembler avec une logique effroyable.
Huit mois auparavant, Claire était partie en voyage d’affaires dans les Alpes suisses pour superviser l’ouverture d’une nouvelle filiale de leur entreprise familiale de cosmétiques bio, dont elle détenait soixante pour cent du capital. Deux jours plus tard, la police locale avait contacté Marc : un véhicule correspondant à celui de Claire avait plongé dans un ravin escarpé avant de prendre feu. Un corps calciné avait été retrouvé. Les papiers d’identité, les bijoux fondus et les premières analyses dentaires semblaient corroborer l’identité de Claire. Rongé par le chagrin, anéanti, Marc n’avait pas eu la force d’exiger une contre-expertise ADN approfondie, d’autant plus que Véronique, arrivée sur place en premier, avait pris en charge toutes les formalités avec une sollicitude qui semblait alors exemplaire.
Depuis ce drame, Véronique s’était installée dans leur maison sous prétexte d’aider à élever Léo. Parallèlement, elle avait fait pression sur Marc pour réorganiser la société, prétextant que les créanciers menaçaient l’héritage familial si les parts de Claire n’étaient pas rachetées ou transférées à un holding qu’elle-même gérait avec un certain docteur Vaneau, un ami intime de la famille.
« Elle m’a enfermé dans le placard parce que j’ai trouvé le carnet tout à l’heure sous son matelas, » ajouta Léo en désignant la chambre d’amis. « Je voulais te le donner quand tu rentrerais. Elle m’a surpris en train de le cacher dans ma peluche. »
Marc se leva aussitôt. Il alla inspecter l’ours en peluche de son fils. Dans une fente minutieusement décousue sous le bras du jouet, Léo avait glissé une enveloppe pliée en quatre et une petite clé plate numérotée : Chalet des Mélèzes – B3.
La traque silencieuse
L’enveloppe contenait des reçus de virements bancaires émis depuis un compte offshore vers une clinique privée située à la frontière franco-suisse, ainsi que des ordonnances répétées de sédatifs lourds signées par le docteur Julien Vaneau. Il y avait également une note manuscrite de la main de Véronique : « Ne pas diminuer la dose de midazolam. Transfert final prévu après la signature de Marc le 15. »
La signature devait avoir lieu deux jours plus tard.
Le cœur de Marc battait la chamade, entre l’espoir fou que sa femme soit vivante et la terreur absolue de ce qu’elle pouvait être en train de subir. Mais il savait qu’un faux pas coûterait la vie de Claire. Si Véronique se sentait acculée, elle n’hésiterait pas à faire disparaître la preuve vivante de sa machination.
Marc prit immédiatement son téléphone. Au lieu de composer les numéros d’urgence conventionnels, il contacta Thomas, un ami d’enfance devenu capitaine à la police judiciaire de Lyon, un homme d’une intégrité absolue en qui il avait une confiance aveugle.
Il était près de vingt-deux heures lorsque Thomas arriva discrètement au domicile de Marc. En voyant les documents, les reçus et en écoutant le témoignage précis et posé de Marc corroboré par les observations de Léo, le policier pâlit.
« Marc, si ce que tu as entre les mains est authentique, ce n’est pas un simple différend familial. C’est une séquestration criminelle avec préméditation, tentative d’extorsion en bande organisée, et très probablement substitution de cadavre lors de l’accident initial. »
« Thomas, je me fiche de la qualification juridique, » l’interrompit Marc, les yeux injectés de sang. « Dis-moi juste si Claire est en vie et comment on la sort de là. »
« La clé mentionne le “Chalet des Mélèzes”. C’est une propriété enregistrée au nom d’une société civile immobilière que le père de Véronique et Claire possédait dans le massif du Jura, près des Rousses. C’est un endroit isolé, difficile d’accès en cette saison. Si Vaneau et Véronique y cachent Claire sous traitement médical lourd, chaque heure compte. »
« Je viens avec toi, » dit Marc sans hésiter.
« Hors de question, Marc. La procédure… »
« Je viens avec toi, Thomas ! » répéta Marc avec une intensité qui ne laissait aucune place à la contradiction. « C’est ma femme. Et mon fils a besoin de revoir sa mère. Je confie Léo à ma mère qui habite à vingt minutes d’ici. Ensuite, on part. Si tu refuses, j’y vais seul. »
Thomas fixa son vieil ami pendant quelques secondes, mesura la détermination farouche dans son regard, et hocha la tête.
« D’accord. Mais tu suis mes ordres à la lettre. J’emmène deux collègues de confiance en civil pour une intervention d’urgence sans alerter la hiérarchie locale, au cas où des complices auraient des attaches dans la région. »
La route vers le gouffre
À minuit passé, après avoir déposé Léo en sécurité chez ses grands-parents maternels sous bonne garde, Marc monta à bord du 4×4 banalisé de la police judiciaire aux côtés de Thomas et de ses deux équipiers. La pluie fine qui tombait sur la ville laissa bientôt place à un brouillard épais à mesure qu’ils grimpaient les routes sinueuses du Jura.
Le trajet dura plus de deux heures dans un silence oppressant. Dans l’obscurité de l’habitacle, Marc revoyait le visage de Claire. Il se rappelait son rire clair, la douceur de sa main dans la sienne, et ce jour maudit où on lui avait tendu un certificat de décès officiel. Comment avait-il pu être aussi aveugle ? Comment avait-il pu laisser cette femme, la propre sœur de Claire, s’immiscer dans leur foyer, sécher ses larmes de crocodile et lui murmurer des paroles réconfortantes alors qu’elle maintenait sa sœur captive dans une prison clandestine ?
La jalousie de Véronique avait toujours été latente, mais Marc n’avait jamais imaginé qu’elle pouvait atteindre une telle noirceur. Cadette délaissée, perpétuellement criblée de dettes à cause d’investissements hasardeux, elle n’avait jamais supporté que Claire réussisse à la fois sa vie professionnelle et sa vie de famille. En éliminant Claire et en séduisant ou en manipulant Marc pour récupérer la totalité du patrimoine, elle pensait effacer sa propre médiocrité.