« Tu as prononcé son nom », dis-je d’une voix sourde, avançant lentement vers elle. « Dès que l’enveloppe est tombée au sol, tu as crié que Catherine était malade. Comment savais-tu que cette lettre venait d’elle avant même que je n’en brise le sceau ? Le vase était scellé depuis des générations. Tu savais ce qu’il contenait parce que tu cherchais cette confession depuis le jour où tu as franchi le seuil de cette maison. »
Le visage de Victoria se crispa. L’illusion d’élégance s’effondra d’un coup, laissant place à une rancœur venimeuse qui déformait ses traits parfaits.
« Tu crois être le maître ici, Alexander ? Tu crois que tout t’est dû parce que ton voleur de père a bâti un empire sur la ruine des autres ? » cracha-t-elle, abandonnant toute retenue. « Mon père s’est pendu dans sa cellule ! Pendant que vous viviez dans la soie, ma mère et moi comptions les centimes pour ne pas finir à la rue ! Vous avez tout pris. Il était juste que je reprenne ce qui appartenait à mon sang. »
« Et Catherine ? » demandai-je, le souffle court, l’image de ma défunte épouse pâle et consumée par la douleur me déchirant le cœur. « Qu’as-tu fait à Catherine ? »
Elle esquissa un sourire affreux, dénué de toute humanité.
« Je n’ai fait qu’accélérer ce que la nature avait déjà commencé. Elle était faible. Pitoyable. Elle passait ses journées à pleurnicher sur son sort au lieu de se battre. Une petite substitution dans ses compléments vitaminiques… rien qu’un médecin de province ne puisse déceler chez une patiente en phase terminale. Mais elle a réussi à cacher cette fichue lettre avant que je ne mette la main dessus. J’ai fouillé chaque tiroir, chaque livre de sa bibliothèque pendant deux ans. Et cette gamine stupide a dû faire tomber ce vase ce soir… »
Elle s’interrompit, réalisant l’aveu monstrueux qui venait de franchir ses lèvres devant soixante membres éminents de la haute société.
À cet instant précis, la lourde porte en chêne du vestibule s’ouvrit avec fracas. Les verrous cédèrent sous l’injonction d’hommes en costume sombre portant les insignes du bureau du procureur général et d’officiers de police d’État.
À leur tête s’avançait un homme d’une cinquantaine d’années, le regard d’acier et les tempes grisonnantes. Je le reconnus immédiatement. C’était William Sterling, le procureur de district et l’un des plus anciens confidents de mon défunt père. C’était lui qui m’avait envoyé ce message quelques minutes plus tôt.
« Victoria Vance, également connue sous le nom de Victoria Hayes », déclara le procureur Sterling d’une voix résonnant sous les voûtes du manoir. « Vous êtes en état d’arrestation pour tentative d’escroquerie en bande organisée, falsification d’identité, et homicide avec préméditation sur la personne de Catherine Mitchell. »
« C’est absurde ! Vous n’avez aucune preuve matérielle ! » hurla Victoria en tentant d’échapper à l’étreinte des deux policiers qui lui saisissaient déjà les poignets.
Sterling s’avança calmement jusqu’au centre de la pièce, sortant de sa serviette en cuir un dossier épais estampillé du sceau de la justice fédérale.
« Les preuves reposaient dans le coffre 412 depuis vingt-quatre mois, Mademoiselle Vance. Catherine savait qu’elle ne survivrait pas assez longtemps pour voir l’aboutissement de son enquête. Elle m’a mandaté à titre posthume pour engager une agence indépendante dès que vous tenteriez d’officialiser votre union avec Alexander. Vos comptes offshore aux îles Caïmans, les reçus de votre pharmacien complice à Montréal, ainsi que les registres des transactions ayant conduit à la substitution des substances actives de son traitement sont désormais entre les mains de la brigade criminelle. Nous attendions simplement que vous confirmiez vos mobiles devant des témoins dignes de foi. Et vous venez de le faire avec une arrogance remarquable. »
Les menottes se refermèrent autour de ses poignets fins avec un claquement métallique sec et sans appel.
Victoria se débattit, crachant des imprécations contre moi, contre ma famille, contre cette maison qui refusait de lui appartenir. Sa robe de créateur se froissait sous la poigne des officiers, son chignon impeccable s’effondrait sur ses épaules, dévoilant la misère morale d’une femme rongée par une vengeance aveugle. Lorsqu’elle passa à ma hauteur, tirée sans ménagement vers la sortie, elle tenta de planter son regard dans le mien.
« Tu finiras seul, Alexander ! Ta fille grandira avec l’ombre de deux mères brisées et tu ne seras jamais en paix ! »
Je ne lui accordai même pas la satisfaction d’une insulte. Je me contentai de la toiser avec le mépris silencieux qu’on réserve aux ombres qui viennent de perdre tout pouvoir sur le monde réel.
« Emmenez-la », dis-je simplement aux agents.
Le silence retomba lourdement après le claquement des portières des véhicules de police sur le gravier de l’allée d’honneur. Dans la galerie, les invités semblaient pétrifiés, honteux de leur propre passivité face à la cruauté dont ils avaient failli se rendre complices pour un prétendu code de bienséance.
Je me tournai vers eux.
« La soirée est terminée », déclarai-je d’un ton sans réplique. « Mes voitures vont vous raccompagner. Oubliez le chemin de cette maison si vous pensiez qu’un nom ou une fortune autorisaient à traiter un enfant comme une marchandise pour divertir un salon. »
Personne n’osa protester. En l’espace de dix minutes, le manoir se vida de ses rires artificiels, de ses murmures hypocrites et de l’arrogance de cette haute bourgeoisie que je méprisais plus que jamais.
Lorsque les dernières lueurs des phares eurent disparu au-delà de la grille en fer forgé, je restai seul dans le grand hall. Au milieu du marbre immaculé gisaient les morceaux du vase bleu et blanc. Ce meuble que j’avais cru n’être qu’un vestige pompeux du passé venait de sauver mon existence et celle de mon enfant. Catherine avait veillé sur nous depuis l’abîme, transformant la fragilité de la porcelaine en une armure indestructible.