Je m’agenouillai d’abord devant ma fille. Lily tremblait de tout son petit être, les doigts crispés sur le rebord de ce métal froid qui lui avait servi d’instrument de torture publique. Je lui retirai délicatement le plateau des mains et le posai au sol sans un regard pour le tintement métallique qui résonna dans le grand hall. Je la pris contre moi, sentant les battements affolés de son cœur contre ma poitrine, son visage mouillé de larmes s’enfonçant au creux de mon cou.

« Thomas », appelai-je d’une voix rauque mais tranchante.

Le vieux majordome, qui avait servi mon père avant moi et qui se tenait en retrait, la mâchoire serrée par l’indignation, s’avança aussitôt.

« Prenez Lily avec vous au deuxième étage, ordonnai-je. Conduisez-la dans l’ancienne nursery. Ne laissez entrer personne. Absolument personne. Fermez la porte à clé et restez auprès d’elle jusqu’à ce que je vienne vous chercher. »

« Comptez sur moi, Monsieur Alexander », murmura Thomas avec une sollicitude paternelle.

Il prit tendrement l’enfant dans ses bras, enveloppant ses épaules de sa veste d’uniforme. Lily ne pleurait plus à grands cris ; elle me fixait avec ses yeux immenses, encore troublés par l’incompréhension de l’injustice qu’elle venait de subir. Dès qu’ils eurent gravi les premières marches de l’escalier d’honneur, je me redressai. Je mesurais plus d’un mètre quatre-vingt-cinq, et ce soir-là, toute la froideur héritée de ma lignée reprenait le dessus sur le père meurtri.

« Marcus. Luc », dis-je à l’attention des deux vigiles. « Verrouillez les portes principales. Personne ne quitte ce manoir. Ni les invités, ni le personnel, et surtout pas Mademoiselle Hayes. »

Un frémissement d’inquiétude parcourut l’assemblée. Des têtes couronnées de la finance, des magistrats, des cousins éloignés parés de bijoux étincelants s’écartèrent précipitamment de la trajectoire qui me séparait de ma fiancée.

« Alexander, tu perds complètement la tête ! » cria Victoria, sa voix devenant stridente sous l’effet de la peur. « Tu ne peux pas séquestrer des gens ici ! Tu te rends ridicule devant le tout-Boston pour les caprices d’une enfant et des délires de papier laissés par une morte ! »

« Une morte dont tu redoutes visiblement le moindre mot », répliquai-je avec une noirceur qui la fit reculer d’un pas supplémentaire, heurtant la commode en marqueterie.

Je ne la quittai pas des yeux tandis que mes doigts dépliaient la lettre jaunie extraite des entrailles du vase. Catherine avait une plume reconnaissable entre mille, fine, élégante, inclinée avec une régularité presque géométrique. Mais au bas des lignes, l’encre bavait légèrement, trahissant la faiblesse d’une femme qui savait ses jours comptés.

Je commençai à lire à haute voix, sans ciller, afin que chaque convive présent, chacun de ceux qu’elle avait pris à témoin pour humilier mon enfant, entende la véritable nature de la future maîtresse de maison.

« Mon tendre Alexander,

Si cette lettre t’est parvenue, c’est que Victoria a probablement réussi à te convaincre qu’elle est la seule femme capable de vous protéger, Lily et toi. Elle a toujours su se rendre indispensable auprès des hommes de notre famille. Ce que tu ignores, mon amour, c’est que la maladie fulgurante qui me ronge n’a pas commencé dans un hôpital. Elle a commencé dans le bureau de ton père, il y a six ans.

Victoria Hayes n’est pas issue de la branche déchue d’une famille respectable de Nouvelle-Angleterre comme elle te l’a raconté. Elle s’appelle en réalité Victoria Vance. Elle est la fille d’Arthur Vance, l’ancien associé que ton père a ruiné et envoyé derrière les barreaux pour fraude bancaire avant sa mort. Elle a juré de reprendre chaque centime, chaque pierre de nos hôtels, et surtout de briser la lignée des Mitchell.

Ton père l’avait découverte. La photographie que tu tiens montre l’entrevue secrète où il a tenté d’acheter son silence et son exil. Mais il est mort d’une crise cardiaque foudroyante trois semaines plus tard, dans des circonstances que je n’ai jamais pu éclaircir. Quand elle s’est immiscée dans mon cercle caritatif sous un faux nom, j’ai commencé à me sentir affaiblie. Mes analyses montraient des carences inexplicables. Quand le diagnostic officiel de leucémie est tombé, j’ai cru au destin. Mais la semaine dernière, en fouillant les registres de mes perfusions à domicile, j’ai compris que mon traitement expérimental était manipulé.

Je n’ai pas les preuves formelles pour aller devant un tribunal sans qu’elle n’utilise la presse pour anéantir l’héritage de notre fille avant même que tu ne puisses réagir. Alors je confie ceci à la seule chose que tu garderas toujours près de toi : le vase de ta grand-mère. Si tu es sur le point d’unir ta vie à la sienne, c’est que son piège s’est refermé. Ne la laisse pas toucher à Lily. Ne bois jamais ce qu’elle te prépare. Et ouvre le coffre-fort numéro 412 de la First National Bank. Tout y est consigné. Pardonne-moi de ne pas avoir eu la force de me battre jusqu’au bout.

Je t’aimerai au-delà de ce monde.
Catherine. »

Un silence sépulcral s’abattit sur la grande salle de réception. Les verres de champagne restaient suspendus dans les mains gantées. Les regards des invités, jusque-là complaisants ou amusés par l’esclandre du vase, se chargeaient à présent d’un dégoût glacial.

Victoria serrait les poings, les ongles enfoncés si profondément dans la paume de ses mains que des traces blanchâtres marquaient sa chair. Sa poitrine se soulevait à un rythme saccadé.

« C’est un tissu de mensonges », articula-t-elle péniblement, balayant la pièce du regard pour y chercher un allié qui n’existait plus. « Votre Catherine sombrait dans la paranoïa à cause de ses analgésiques ! Vous le savez tous ! Alexander, regarde-moi ! Tu vas croire les divagations d’une mourante plutôt que la femme qui a partagé ton lit ces dix-huit derniers mois ? »