Des familles pressées passaient entre les voyageurs immobiles.

C’est alors que Lucas aperçut un homme âgé près des portes vitrées.

Il semblait perdu.

Grand, mais légèrement voûté, il portait un costume bordeaux foncé trempé par la pluie.

Ses cheveux gris argentés collaient à son front.

Son visage pâle était marqué par la fatigue.

Il tenait une petite serviette en cuir marron.

Ses mains tremblaient.

Lucas ralentit son geste.

L’homme fit quelques pas.

Puis il s’arrêta.

Il posa une main contre sa poitrine.

Son visage se crispa.

Et soudain, ses jambes se dérobèrent.

Il s’effondra sur le sol.

Un bruit sourd se mêla aux annonces ferroviaires.

Plusieurs voyageurs se retournèrent.

Une femme porta la main à sa bouche.

Un homme recula instinctivement.

Mais personne ne bougea immédiatement.

Lucas abandonna sa serpillière.

« Monsieur ! »

Il courut vers le vieil homme.

Au même instant, Philippe Delmas surgit sur son passage.

« Moreau ! Termine ton service ! »

Lucas le regarda, stupéfait.

« Il est gelé ! »

« Ce n’est pas ton secteur d’intervention. »

Lucas hésita une fraction de seconde.

Puis il contourna son supérieur.

Il s’agenouilla près de l’inconnu.

« Monsieur, vous m’entendez ? »

Le vieillard ouvrit difficilement les yeux.

« Oui… »

Sa voix était faible.

Lucas vérifia qu’il respirait normalement et demanda à une voyageuse d’alerter immédiatement les services de secours de la gare.

Il évita de le déplacer inutilement.

Lorsque l’homme put se redresser de lui-même, Lucas l’aida à prendre une position assise plus confortable.

« Vous avez mal quelque part ? »

« Je… je suis épuisé. »

Lucas remarqua ses lèvres pâles.

« Les secours arrivent. Restez avec moi. »

Il prit la bouteille d’eau qu’il gardait sur son chariot.

Après s’être assuré que l’homme était pleinement conscient et pouvait avaler sans difficulté, il lui proposa quelques petites gorgées.

Le vieillard but lentement.

« Merci… »

Lucas posa une main rassurante près de son épaule.

« Ne vous inquiétez pas, monsieur. Je reste avec vous. »

Autour d’eux, quelques voyageurs observaient la scène.

Certains filmaient.

D’autres murmuraient.

Philippe Delmas arriva d’un pas furieux.

« Moreau ! Je t’avais donné un ordre ! »

Lucas leva les yeux.

« Il s’est effondré. »

« Tu as abandonné ton poste. »

« Je ne pouvais pas le laisser par terre. »

Delmas désigna son badge.

« Tu es suspendu. »

Lucas sentit son estomac se nouer.

« Monsieur Delmas… »

« Immédiatement. »

Lucas regarda le vieillard.

Puis son supérieur.

« Il avait besoin d’aide. »

Delmas serra les mâchoires.

« Tu comprendras peut-être un jour qu’il existe des procédures. »

Le vieil homme, toujours assis, redressa légèrement la tête.

Son regard se posa sur Delmas.

Puis sur Lucas.

Quelque chose changea dans son expression.

Il sortit lentement un smartphone noir de sa veste.

Quelques voyageurs remarquèrent la qualité de l’appareil.

Le vieillard lança un appel.

Plaça le téléphone contre son oreille.

Et dit d’une voix soudain ferme :

« Reportez le conseil d’administration. »

Lucas se figea.

Le vieillard écouta.

« Oui… je suis à la gare de Lyon. »

Il marqua une pause.

Puis ajouta :

« Et contactez immédiatement Maître Beaumont. J’ai retrouvé quelque chose d’important. »

Il raccrocha.

Philippe Delmas fronça les sourcils.

« Qui êtes-vous ? »

Le vieillard leva lentement les yeux.

« Henri Laurent. »

Delmas resta silencieux.

Le nom venait de lui rappeler quelque chose.

Henri Laurent.

Le fondateur du groupe industriel Laurent Mobilités.

Un homme à la tête de plusieurs entreprises spécialisées dans les équipements ferroviaires, les systèmes de maintenance et les infrastructures de transport.

Un groupe dont certaines filiales travaillaient avec de grands opérateurs et sous-traitants du secteur.

Delmas sentit son visage se vider de ses couleurs.

Henri regarda Lucas.

« Comment t’appelles-tu, mon garçon ? »

« Lucas Moreau. »

Le vieillard pâlit.

« Moreau ? »

Lucas acquiesça.

Henri inspira profondément.

« Ton père… s’appelait-il Antoine Moreau ? »

Lucas sentit son cœur accélérer.

« Oui. »

Henri ferma les yeux.

Pendant quelques secondes, il sembla lutter contre une émotion violente.

Puis il murmura :

« Mon Dieu… »

Lucas se pencha légèrement.

« Vous connaissiez mon père ? »

Henri ouvrit les yeux.

Une larme glissa sur sa joue.

« Oui, Lucas. »

Il serra sa petite serviette en cuir.

« Et je crois que je te dois la vérité sur ce qui lui est arrivé. »

PARTIE 2 — L’HOMME QUI CONNAISSAIT SON PÈRE
Lucas resta immobile.

Autour de lui, la gare continuait de vivre.

Les annonces se succédaient.

Les voyageurs couraient vers les quais.

Les trains arrivaient et repartaient.

Mais pour le jeune garçon, tout semblait soudain lointain.

« Vous connaissiez mon père ? » répéta-t-il.

Henri Laurent hocha lentement la tête.

« Oui. Je l’ai rencontré il y a plusieurs années. »

Lucas sentit sa gorge se serrer.

« Comment ? »

Henri regarda Philippe Delmas, qui se tenait encore à quelques mètres.

Puis il revint vers Lucas.

« Ton père travaillait sur certains équipements fournis par une de mes entreprises. Il avait découvert des anomalies. »

Lucas fronça les sourcils.

« Quelles anomalies ? »

Henri hésita.

« Des choses qui auraient dû être examinées bien plus sérieusement. »

Le jeune garçon se souvint immédiatement des conversations de ses parents avant l’accident.

Les appels téléphoniques tardifs.

Les dossiers que son père rapportait à la maison.

Son inquiétude inhabituelle.

« Mon père disait que certaines procédures n’étaient pas respectées. »

Henri baissa la tête.

« Il avait raison de poser des questions. »

Lucas sentit la colère monter.

« Alors pourquoi personne ne l’a écouté ? »

Henri ne répondit pas immédiatement.

À cet instant, deux agents de secours de la gare arrivèrent, prévenus par les voyageurs.

Ils s’agenouillèrent près de lui.

Henri accepta d’être examiné.

Sa tension était basse et son état justifiait une évaluation médicale.

Lucas se releva pour leur laisser de la place.

Il resta cependant à proximité.

Philippe Delmas s’approcha.

« Moreau, ton service est terminé. »