Nous avions déménagé pour nous installer dans une maison un peu plus lumineuse, à la périphérie de Juriquilla, dotée d’un jardin bordé de bougainvilliers pourpres et d’un mur de pierre blanche qui préservait notre intimité. Tomás avait désormais quatre ans, un bavard infatigable qui ne jurait que par sa sœur aînée. Quant à Nico, après avoir réussi brillamment ses examens de fin de collège, il avait obtenu une place d’interne dans un lycée technique de Celaya, loin de l’influence toxique de sa mère. Nous avions payé son trousseau et ses livres d’études en cachette, lui offrant ainsi la seule issue digne de ce nom : l’instruction et l’éloignement.

Pour son anniversaire, Renata n’avait demandé ni poupée ni vêtements neufs. Elle s’était levée un matin de juillet, alors que nous prenions le petit-déjeuner sur la terrasse au milieu des chants d’oiseaux, et avait posé devant moi une feuille de papier à dessin soigneusement pliée en quatre.

Je la dépliai. C’était un dessin au pastel sec représentant une piscine olympique vue du ciel. Les carreaux étaient d’un bleu profond, l’eau était transparente, sillonnée de reflets argentés. Au milieu du bassin, nageant avec une aisance remarquable, figurait une petite fille aux cheveux bruns, coiffée d’un bonnet jaune. Sur le bord du bassin, une femme aux cheveux noirs et un homme barbu applaudissaient en souriant.

En bas de la feuille, de sa petite écriture appliquée, elle avait écrit : « J’ai dix ans. Je suis prête. »

Daniel me regarda par-dessus sa tasse de café. Je sentis mes yeux se mouiller, mais cette fois, c’était de cette émotion rare qui couronne les longues traversées du désert.
— Tu en es sûre, mon grand cœur ? demandai-je en cherchant son regard. Tu te rappelles ce qu’on s’est toujours dit : tu n’as rien à prouver à personne. Ni à nous, ni à toi-même.
— Je ne veux rien prouver, répondit-elle d’une voix d’une tranquille certitude. Je veux juste savoir ce qu’il y a de l’autre côté. Et puis… je veux pouvoir apprendre à nager à Tomi quand il sera plus grand. Il ne faut pas qu’il ait peur de ce qu’il ne connaît pas.

Nous prîmes le temps de chercher. Pas question de retourner dans un club municipal surpeuplé, où les moniteurs sifflent d’un bout à l’autre du bassin et où l’on jette les enfants à l’eau comme des sacs de lest pour tester leur flottabilité. Nous trouvâmes une petite école de natation thérapeutique tenue par une femme d’une cinquantaine d’années prénommée Martha, ancienne kinésithérapeute spécialisée dans la réadaptation aquatique des personnes traumatisées.

Le premier cours eut lieu un mardi matin, à l’heure où les bassins sont silencieux. L’eau était chauffée à trente-deux degrés, dégageant une vapeur douce qui atténuait l’écho de la grande verrière. Daniel tenait Tomás par la main dans les gradins déserts, tandis que j’accompagnais Renata jusqu’au bord du carrelage bleu.

Renata portait un maillot une pièce bleu marine et ses petites sandales jaunes — pas celles de la tragédie, qui avaient disparu depuis longtemps, mais une paire toute neuve qu’elle avait choisie elle-même dans un magasin de sport. Ses orteils se recroquevillèrent sur le bord mouillé.

Martha ne portait pas de sifflet. Elle était déjà dans l’eau, immergée jusqu’à la poitrine, ses bras flottant doucement à la surface. Elle ne lui tendit pas les mains pour la forcer à descendre. Elle s’approcha simplement de la première marche de l’escalier en pente douce.
— Bonjour, Renata, dit-elle d’une voix calme, sans cette fausse gaieté sirupeuse dont s’affublent parfois les éducateurs.
— Bonjour, madame.
— Est-ce que tu veux t’asseoir sur la marche avec moi ? Tu n’as pas besoin d’entrer. Tu peux juste laisser tremper tes chevilles pendant qu’on discute.

Renata me regarda. Je lui souris et reculai d’un pas pour m’asseoir sur un banc de bois, à deux mètres de là, bien visible, présente mais sans interférer.
— Tu vois ta maman ? reprit Martha. Elle est assise là-bas. Elle ne bougera pas. Et moi, je te promets solennellement trois choses : je ne te lâcherai jamais si tu me demandes de te tenir, je ne te forcerai jamais à mettre la tête sous l’eau si tu ne le veux pas, et dès que tu me diras « stop », on sortira immédiatement du bassin. Tu es la seule patronne de ton corps ici.

Ces mots — tu es la seule patronne de ton corps — furent comme une clé tournant doucement dans une serrure rouillée depuis quatre ans. Les épaules de Renata s’abaissèrent imperceptiblement. La petite fille retira ses sandales et s’assit sur la margelle carrelée. Ses pieds glissèrent dans l’eau tiède.

Pendant les trois premières séances, elles ne firent rien d’autre. Elles s’assirent sur les marches, parlèrent des chiens du quartier, firent clapoter l’eau avec les orteils, ramassèrent des anneaux de plastique posés sur la première marche immergée. Jamais Martha ne montra la moindre impatience. Quand une fois, au bout de vingt minutes, Renata sentit son souffle se raccourcir parce qu’un autre nageur avait plongé bruyamment à l’autre bout du grand bassin, Martha lui dit simplement : « Respire, Renata. On sort. C’est très bien pour aujourd’hui. »

Cette liberté de pouvoir s’enfuir fut précisément ce qui lui donna le courage de rester.

À la sixième séance, au milieu du mois d’août, il se produisit ce miracle minuscule et immense que nous avions attendu pendant tant d’années sombres.

Le soleil filait à travers les hautes baies vitrées de la verrière, dessinant sur le fond turquoise de la piscine des arabesques de lumière dorée qui ondulaient lentement au gré du clapotis. Renata était dans l’eau jusqu’au nombril, tenant Martha par les deux mains. Tomás, tout en haut des gradins, mâchouillait un biscuit dans les bras de Daniel en montrant sa sœur du doigt avec fierté.

— Renata, dit doucement Martha. Regarde la lumière sur les carreaux tout en bas. Tu te rappelles la grenouille dont nous avons parlé ?
Renata hocha la tête.
— Est-ce que tu veux essayer de flotter comme elle ? Mes mains seront juste sous ton ventre. Elles ne partiront pas. Tu peux fermer les yeux si tu veux, ou tu peux regarder le ciel par la verrière.