— Madame Mariana Salgado ? demanda une voix masculine, éraillée et fatiguée.
Mon cœur marqua une pause. J’avais appris à reconnaître la rigidité administrative des mauvaises nouvelles.
— Oui, c’est moi. Qui est à l’appareil ?
— Ici le docteur Morales, de l’Hôpital Général de Querétaro. Je vous contacte au sujet de votre père, Arturo Salgado. Il a été admis ce matin au service des urgences après un accident vasculaire cérébral massif.
Un silence tomba sur mon bureau. Autour de moi, les imprimantes matricielles continuaient d’imprimer des bordereaux de livraison, le bruit sec des touches d’ordinateur de mes collègues rythmait la matinée, et dehors, un camion de fret manœuvrait dans la cour avec un bip sonore régulier. Le monde continuait de tourner.
— Est-ce qu’il… quel est son état ? demandai-je d’une voix que je m’efforçai de garder neutre, presque clinique.
— Le pronostic est extrêmement réservé, madame. Il est actuellement intubé en soins intensifs. Votre mère est présente, mais elle est en état de choc complet et incapable de fournir des antécédents médicaux précis ou de prendre des décisions relatives aux actes invasifs. Nous avons trouvé une vieille fiche de mutuelle où votre nom apparaissait encore comme personne de référence. Si vous souhaitez le voir… c’est sans doute le moment.
Je posai le combiné sur son socle sans répondre immédiatement. Mes doigts ne tremblaient pas. C’était la première chose que je remarquai : mes mains étaient parfaitement calmes, posées à plat sur mon sous-main de cuir noir. Dix ans plus tôt, une telle nouvelle m’aurait projetée dans une tempête de culpabilité, de larmes désespérées et de courses éperdues pour réparer l’irréparable. Aujourd’hui, je ressentais une tristesse lourde et sourde, semblable à celle que l’on éprouve en voyant s’effondrer un vieil arbre malade qu’on avait autrefois aimé avant qu’il ne menace de détruire le toit de la maison.
J’appelai Daniel. Il répondit dès la première sonnerie, comme toujours.
— Mon père a fait un AVC. Il est à l’Hôpital Général.
Daniel ne me demanda pas ce qu’il fallait faire. Il connaissait les cicatrices, il savait combien de sueur et de sang nous avions versés pour ériger notre forteresse de paix autour de Renata et Tomás.
— Je viens te chercher, me dit-il simplement. Tomi est à la garderie jusqu’à seize heures et Renata est en classe d’arts plastiques. Nous avons le temps. Quoi que tu décides, je suis avec toi.
Vingt minutes plus tard, sa voiture s’arrêtait devant mon bureau. Lorsque je montai à bord, il posa sa main chaude sur ma nuque, un geste familier qui avait le don immédiat d’apaiser le tumulte de mes pensées.
— Tu veux y aller ? me demanda-t-il.
— Je dois y aller. Pas pour eux. Pour moi. Pour m’assurer que les fantômes restent à leur place, et parce qu’un père qui meurt, même un père qui m’a trahie pour protéger le déni familial, reste l’homme qui m’a appris à nouer mes lacets quand j’avais l’âge de Renata. Mais je ne veux pas que les enfants soient mêlés à cela. Jamais.
L’Hôpital Général sentait l’alcool éthylique, la soupe froide et cette odeur métallique d’angoisse propre aux salles d’attente publiques. Dès que les portes vitrées du service des soins intensifs s’ouvrirent, je l’aperçus.
Teresa Salgado était assise sur une chaise en plastique orange, recroquevillée sur elle-même. Les trois années écoulées avaient creusé son visage d’une manière effrayante. Ses cheveux teints en châtain autrefois avec un soin maniaque laissaient apparaître de larges bandes grises aux racines ; son tailleur beige, qu’elle portait jadis les jours de banque pour faire bonne figure, flottait sur des épaules qui semblaient s’être effondrées vers l’intérieur.
À côté d’elle se tenait Verónica. Ma sœur n’avait rien perdu de sa morgue défensive, mais son corps trahissait l’usure : un pantalon de toile élimé, des cernes violacés sous des yeux fardés à la hâte, et cette moue permanente d’amertume qui tire les coins de la bouche vers le bas.
Quand nos pas résonnèrent dans le couloir carrelé, Verónica leva la tête en premier. Son regard s’alluma d’une flamme brève — un mélange d’espoir cupide et de rancœur recuite —, avant de se figer en apercevant Daniel à mes côtés, solide comme une muraille.
Teresa releva le visage à son tour. Ses lèvres tremblèrent.
— Mariana… murmura-t-elle en esquissant un geste pour se lever.
Je m’arrêtai à trois mètres d’elle. Pas par cruauté, mais par une nécessité viscérale d’espace vital.
— Bonjour, maman.
Le mot « maman » sonna étrangement creux entre les murs blancs, dépouillé de son intimité originelle, réduit à une simple désignation d’état civil.
— Tu es venue, bredouilla-t-elle en sortant un mouchoir froissé de son sac. Ton père… les médecins disent qu’il ne passera peut-être pas la nuit. Le cerveau… il y a trop de sang. Ils veulent faire une décompression, mais ça coûte une fortune, et l’assurance n’est plus active depuis qu’on a dû… enfin, depuis les retards.
Le sous-entendu était limpide, presque obscène de prévisibilité : même devant la mort imminente du chef de famille, le premier réflexe demeurait d’orienter le regard vers mon portefeuille.
— Je suis venue parler aux médecins pour comprendre son état, répondis-je calmement. Rien de plus.
Verónica se leva d’un bond, ses talons usés claquant sèchement sur le sol.
— Tu ne changeras jamais, n’est-ce pas ? Toujours aussi glaciale. Ton père est en train de mourir derrière cette porte, et toi tu viens avec ton mari pour poser des conditions ! Si tu n’avais pas coupé les vivres, ils n’auraient pas eu à vendre la maison, il n’aurait pas eu cette angoisse permanente qui lui a rongé les artères ! Tu es contente de toi ? Tu es venue constater ton œuvre ?
— Ça suffit, Verónica, intervint Daniel d’une voix basse, mais d’une autorité si tranchante que deux infirmières au bout du comptoir tournèrent la tête vers nous. Pas un mot de plus sur ce ton.