Nous dévalâmes les quatre étages, marche après marche, chaque pas résonnant comme une torture dans mon ventre meurtri. Je sentais la vie en moi lutter, s’accrocher avec la même rage que celle qui animait le regard de cet adolescent qui refusait de m’abandonner.
Lorsque nous atteignîmes le quai de chargement au sous-sol, l’air était glacé, chargé d’une odeur de gasoil et de détergent industriel. Dehors, la pluie tombait en rideaux impénétrables.
Une berline noire aux vitres teintées barrait la sortie principale des camions, phares éteints.
La portière arrière s’ouvrit lentement.
Brenda Marino en descendit.
Elle portait un tailleur de cachemire beige impeccable, sans une tache, protégé de la pluie par un grand parapluie noir que tenait son chauffeur personnel. Malgré ses soixante ans, son visage entretenu par la chirurgie et la vanité ne montrait aucun signe de fatigue, seulement une fureur glacée, presque démente.
À ses côtés, Preston se tenait voûté, le regard hagard, visiblement ivre ou sous l’emprise de calmants massifs. Il tenait dans sa main un dossier en cuir marron estampillé du sceau familial.
« Comme c’est touchant », dit Brenda d’une voix mielleuse qui couvrait à peine le grondement du tonnerre. « Le fils ingrat et la petite provinciale qui s’imaginait réécrire l’histoire des Marino. Vous pensiez vraiment que Gary contrôlait encore quoi que ce soit dans cette ville ? »
Rocco fit un pas en avant, masquant mon corps derrière le sien. Il leva le pistolet à deux mains, pointant l’arme directement sur le front de sa grand-mère.
« Fais un pas de plus, Brenda, et je te jure sur la tombe de ma vraie mère que j’appuie. »
Preston leva les yeux, horrifié. « Rocco ! Pose cette arme ! C’est ta grand-mère ! »
« Ce monstre a envoyé des tueurs pour égorger Audrey et ton propre enfant dans une chambre d’hôpital, Preston ! Hurla Rocco, des larmes de haine coulant sur ses joues trempées de pluie. Et toi, tu restes là, comme un chien dressé, à porter ses dossiers ! »
Brenda poussa un rire sec, sans une once de chaleur.
« Tu as toujours été trop sentimental, mon petit Rocco. Comme ton idiot de grand-père. Tu crois que Gary va venir vous sauver ? En ce moment même, son bureau du manoir est encerclé par nos avocats et la police financière. J’ai déposé une plainte pour démence sénile et détournement de fonds à son encontre il y a deux heures. Gary n’est plus rien. Il n’a plus un centime, plus un droit de signature. »
Elle tourna son regard venimeux vers moi. Ses yeux étroits brillaient d’une cruauté pure.
« Donne-moi ces documents, Audrey. Signe la renonciation définitive aux droits du trust pour toi et ton avorton, et je te laisse partir vivante dans cette ambulance. Tu auras une pension de misère, assez pour louer un deux-pièces dans un trou paumé et élever cet enfant loin de notre nom. Si tu refuses, vous mourrez tous les deux ici, d’une malheureuse hémorragie consécutive à l’incendie de l’hôpital. La police conclura à un accident tragique. »
« Jamais », dis-je d’une voix rauque mais ferme, redressant l’échine malgré la douleur déchirante qui m’arrachait les entrailles. « Ton argent est taché de sang, Brenda. Tu as volé, tu as comploté, tu as détruit tout ce que Gary a bâti. Mais tu n’auras pas mon bébé. »
« Alors meurs », siffla Brenda en faisant un signe de tête au chauffeur.
L’homme plongea la main sous son manteau pour sortir une arme.
Rocco n’hésita pas. Un coup de feu claqua, assourdissant sous le béton du quai de chargement. La balle ricocha sur le capot de la berline dans une gerbe d’étincelles dorées, faisant reculer le chauffeur avec effroi.
Mais avant que Rocco ne puisse ajuster un second tir, Preston se jeta en avant, mû par un éclair d’instinct paternel ou par la lâcheté panique qui l’habitait depuis toujours. Il attrapa le bras de son fils pour détourner l’arme.
« Rocco, arrête ! Tu vas gâcher ta vie ! » Hurla Preston.
Une lutte sauvage s’engagea entre le père et le fils au milieu des flaques d’huile et d’eau de pluie. L’arme glissa sur le béton, tournoyant jusqu’à s’arrêter à mes pieds.
Le chauffeur de Brenda contourna la voiture, pointant son pistolet vers Rocco.
« Tire-lui dessus, imbécile ! Hurla Brenda, perdant enfin son calme aristocratique, son visage déformé par une hystérie sauvage. Tue-le s’il le faut ! Mais récupère ce flingue ! »
Je ramassai l’arme au sol. Le métal était lourd, froid, souillé de cambouis. Je n’avais jamais tenu une arme de ma vie, mais la sensation du petit être qui se débattait dans mon ventre effaça toute trace de doute ou d’hésitation.
Je levai le canon vers le chauffeur.
« Lâche ton arme, ou je te descends », dis-je avec un calme qui surprit mes propres oreilles.
L’homme s’arrêta net. Il vit mon regard, vit que je n’avais plus rien à perdre, et ses doigts hésitèrent sur la gâchette.
C’est à cet instant précis qu’un grondement colossal déchira la nuit pluvieuse.
Trois imposants camions de transport de fret, frappés du logo historique des chantiers navals Marino, surgirent de la rampe d’accès à pleine vitesse. Leurs pare-buffles en acier massif défoncèrent sans ralentir le portail d’accès du quai dans un fracas titanesque de tôle broyée.
Le premier camion vint s’écraser délibérément contre le flanc de la berline de Brenda, propulsant le véhicule de luxe contre le mur de soutènement avec un craquement effroyable de métal et de vitres brisées.
Le chauffeur lâcha son arme et leva les mains en l’air, terrorisé.
Des portes des camions jaillirent une dizaine d’hommes vêtus de combinaisons de travail épaisses, menés par Gary Marino lui-même. Le vieil homme n’avait plus de canne. Il tenait dans sa main droite un fusil de chasse à canon scié, et ses yeux reflétaient les gyrophares des patrouilles de police qui s’engouffraient déjà sur ses talons, sirènes hurlantes.