« Elle le sait déjà, intervint Rocco en relevant la tête. J’ai vu son regard quand l’ambulance est partie. Elle n’avait pas peur de la police. Elle avait le regard qu’elle a quand elle perd une mise au casino : elle double la mise. »
Gary se leva avec une lenteur calculée. Ses yeux brillaient d’une lueur sombre, celle des hommes qui ont bâti des empires sur les ruines de la guerre et des docks impitoyables.
« Personne ne touchera à Audrey ni à cet enfant », dit-il. « Rocco, tu restes ici avec Matteo qui va poster quatre hommes armés à la porte. Ne quitte pas cette pièce. Je vais au manoir. Je vais régler le compte de Brenda une bonne fois pour toutes. »
« Grand-père, n’y va pas seul, supplia Rocco en se levant. Brenda a ses propres hommes. Les chauffeurs, les gardes du domaine… c’est elle qui les paie depuis trois ans ! »
Gary sourit froidement, une grimace sans joie. « Ils portent peut-être les costumes qu’elle a achetés, petit. Mais c’est moi qui ai nourri leurs pères. Dors un peu, Audrey. Demain à l’aube, tout sera fini. »
Après son départ, l’atmosphère de la chambre resta chargée d’une tension étouffante. Les infirmières entraient régulièrement pour contrôler ma tension et vérifier le rythme cardiaque du fœtus. Chaque fois que la porte s’ouvrait, Rocco bondissait sur ses pieds, la main crispée sur le manche d’un scalpel qu’il avait discrètement subtilisé sur un chariot médical.
Vers deux heures du matin, une pluie torrentielle commença à battre contre les vitres de l’hôpital. Dehors, la ville s’enfonçait dans une obscurité épaisse, déchirée par de rares éclairs lointains.
Soudain, un bruit sourd résonna dans le couloir, semblable à un corps lourd heurtant le sol carrelé, suivi du frottement d’une semelle contre le mur.
Rocco se figea au centre de la pièce. Il se tourna vers moi, un doigt sur les lèvres.
« Reste calme, murmura-t-il à voix basse. Ne bouge pas du lit. »
Il s’approcha de la porte, le scalpel dissimulé le long de sa cuisse. Il colla son oreille contre le panneau de bois. Aucun bruit de voix. Pas le moindre souffle de Matteo ou des gardes.
Puis, la poignée commença à tourner avec une lenteur calculée.
La porte s’entrouvrit de quelques centimètres. Rocco recula d’un bond, prêt à frapper. Mais ce qui glissa sur le carillon de la chambre n’était pas un homme en arme. C’était une boîte de plastique noir, grosse comme un poudrier, d’où s’échappait un sifflement strident et continu.
Une fumée dense, âcre et opaque commença à cracher de la boîte, envahissant l’espace à une vitesse prodigieuse.
« Une grenade fumigène ! Cracha Rocco en toussant immédiatement. Audrey, lève-toi ! Prends le drap, couvre ton nez ! »
Je tirai violemment sur le tube de la perfusion. L’aiguille s’arracha de mon bras dans une douleur aiguë, laissant une perle de sang couler sur ma peau. Mes jambes tremblaient, affaiblies par les sédatifs et le traumatisme de la chute, mais la terreur me donna la force de me jeter hors du matelas. Je m’enroulai dans la couverture de laine, suffoquant déjà sous les vapeurs toxiques qui piquaient férocement les yeux et la gorge.
La porte s’ouvrit à la volée. Deux hommes vêtus d’imperméables sombres et de masques respiratoires entrèrent d’un pas rapide. L’un d’eux portait une barre de fer courte, l’autre un pistolet équipé d’un silencieux imposant.
Par terre dans l’embrasure, j’aperçus Matteo, allongé dans une mare de sang, la gorge ouverte.
« Prends la fille ! Cria l’homme au silencieux d’une voix déformée par son masque. Le vieux a bloqué les routes du manoir, on doit la faire disparaître avant qu’il ne comprenne ! »
Rocco ne réfléchit pas un quart de seconde. Avec la furie désespérée d’un loup acculé, il se jeta sur le premier homme. Le scalpel s’enfonça profondément dans l’avant-bras armé du pistolet. Un hurlement étouffé retentit derrière le masque, et l’arme tomba lourdement sur le sol recouvert de fumée.
« Audrey, par la fenêtre ! Hurla Rocco en agrippant l’agresseur par le col, l’entraînant dans sa chute. »
Le deuxième assaillant leva sa barre de fer pour frapper Rocco à la tempe. Je n’eus pas le temps de penser. Attrapant le pied en acier de la potence à perfusion, je le balançai de toutes mes forces contre les côtes de l’homme masqué. Le coup porta avec un bruit mat de cartilage broyé. L’homme chancela, lâcha son arme et tomba contre la table de nuit, renversant plateaux et seringues dans un fracas métallique assourdissant.
Les alarmes incendie du bâtiment commencèrent à hurler, déclenchées par l’épaisse fumée qui s’échappait désormais vers le couloir. Les arroseurs automatiques du plafond s’activèrent, déversant une pluie glaciale à l’intérieur même de la pièce, transformant le sol en une patinoire sanglante.
Rocco se releva, le visage écorché et les mains trempées d’eau et de sang. Il ramassa le pistolet au sol, en vérifia le chargeur d’un geste d’une effrayante précision, puis attrapa mon bras.
« On ne peut pas rester là. L’ascenseur est certainement bloqué par leurs complices. On prend l’escalier de service ! »
Nous nous engouffrâmes dans le couloir envahi par la brume artificielle. Partout, les portes des chambres commençaient à s’ouvrir dans la panique, des infirmières criaient, cherchant à évacuer les patientes du service prénatal. Profitant du chaos général, Rocco me guida le long du mur jusqu’à la porte métallique coupe-feu menant à la cage d’escalier de secours.
Une douleur aiguë me déchira le bas-ventre. Je poussai un gémissement involontaire, m’appuyant contre la rampe rouillée.
« Audrey ? Qu’est-ce qu’il y a ? » Demanda Rocco, la voix tremblante d’angoisse en me voyant pâlir.
« Des contractions… le stress et la chute… je perds du sang, Rocco. »
Le jeune homme serra les dents si fort que je crus entendre son émail craquer. « Tu vas tenir. Tu m’entends ? Tu vas tenir. On descend au sous-sol. Au niveau des livraisons, il y a toujours les camionnettes de la blanchisserie. Mon grand-père possède cinquante pour cent de la société de logistique de l’hôpital. Les chauffeurs ont des radios directes avec les quais. »