Svetlana le régla largement, le raccompagna et posa les deux énormes valises et les housses sur le palier, juste à côté de l’ascenseur, bien en évidence sous la lumière crue du néon.
Puis, elle retourna chez elle, ferma la porte à double tour et attendit.
Elle n’eut pas à patienter longtemps. À 12 heures 45, les portes de l’ascenseur s’ouvrirent dans un tintement métallique. Des pas précipités et lourds résonnèrent sur le sol.
C’était Igor.
À travers le judas, Svetlana l’observa un instant. Il portait son beau manteau en cachemire bleu marine — payé avec sa prime de fin d’année à elle. Il affichait cet air outré, conquérant, cette moue d’homme offensé qui lui avait si souvent permis de la faire culpabiliser par le passé lorsqu’elle rentrait trop tard du bureau ou qu’elle refusait d’assister aux déjeuners dominicaux étouffants chez ses parents.
Mais lorsqu’Igor tourna le coin du couloir et tomba nez à nez avec ses propres valises alignées contre le mur, son pas se figea net. Son visage se décomposa, passant de l’arrogance à une stupéfaction comique.
Il s’approcha des bagages, toucha la poignée d’une des valises comme pour s’assurer qu’elle était réelle, puis se précipita vers la porte de l’appartement. Il sortit son trousseau de clés de sa poche, fébrile, et enfila la clé en laiton dans la fente.
Elle ne s’enfonça que de deux millimètres.
Igor força. Il tenta de tourner la clé, la retira, la réinséra, donna un coup d’épaule dans le battant de la porte. Rien. Le métal resta rigide, inflexible.
« Svetlana ! » hurla-t-il à travers la porte, martelant le bois de son poing. « Svetlana, ouvre cette porte ! C’est quoi ce bordel ? Qu’est-ce que mes affaires font sur le palier ?! »
Svetlana ouvrit la porte intérieure, laissant uniquement l’entrebâilleur de sécurité engagé, laissant une fente de cinq centimètres protégée par une chaîne en acier trempé. Ses yeux croisèrent le regard furieux de son mari.
« Tes affaires sont sur le palier parce que c’est là que s’arrête ton accès à ma vie », déclara-t-elle sans élever la voix.
« Tu es devenue complètement folle ! » éructa Igor, le visage empourpré, projetant de légères gouttelettes de postillon contre la fente de la porte. « Ouvre cette porte immédiatement ! C’est chez moi ! Je vis ici ! Tu n’as aucun droit de me mettre dehors comme un chien ! Ma mère m’a raconté ce qui s’est passé ! Tu as agressé une professionnelle, tu as déchiré ses documents, tu as insulté ma mère ! Tu réalises à quel point tu te ridiculises ? »
« Ta mère a pénétré chez moi avec une complice pour violer mon intimité, fouiller mes sous-vêtements et prétendre établir un certificat d’inaptitude maternelle sous ton instigation », répliqua Svetlana, chaque mot tombant avec la précision d’un couperet. « Tu as envoyé ces deux folles chez moi un samedi matin en prétextant une fausse réunion. Tu as conspiré pour m’humilier dans mon propre foyer. »
Igor déglutit avec peine, son assurance vacillant une fraction de seconde avant qu’il ne tente de reprendre la main par la condescendance. « Svetlana… écoute-moi. Ce n’était pas une agression. C’était une démarche d’aide ! Maman s’inquiète pour nous. Moi aussi, je m’inquiète ! Tu as trente ans passés, tu ne penses qu’à tes chiffres, tes promotions, tes bilans ! Tu refuses systématiquement d’aborder la question des enfants ! Je voulais simplement un avis extérieur objectif pour que tu réalises que notre maison n’est pas adaptée, que tu n’es pas prête psychologiquement et qu’il faut faire des concessions ! Ce n’était pas contre toi, c’était pour nous ! »
« Pour nous ? » répéta Svetlana dans un rire sans joie qui fit frissonner Igor. « Tu voulais un diagnostic d’inaptitude pour quoi, Igor ? Pour me faire chanter ? Pour me pousser à bout jusqu’à ce que j’abandonne mon travail ? Ou peut-être pour me contraindre à signer ce foutu papier mettant cet appartement à nos deux noms afin de me racheter une conduite d’épouse défaillante ? »
Le silence d’Igor dura une seconde de trop. Ses yeux dérivèrent vers le bas, trahissant la justesse du tir.
Svetlana ressentit alors un soulagement immense, une confirmation libératrice. Il n’y avait plus de doute, plus de remords à avoir, plus d’hésitation sur le passé ou sur l’avenir. Cet homme ne l’aimait pas ; il voulait la posséder, la dompter et la dépouiller méthodiquement sous couvert de vertus traditionnelles et familiales.
« Voici les faits, Igor », reprit-elle, son timbre devenant aussi tranchant qu’un scalpel. « Tu as quarante-huit heures pour faire ton choix. Soit tu acceptes un divorce par consentement mutuel, avec renonciation totale à toute prétention financière sur mes biens et une annulation immédiate de ta domiciliation administrative ici, et nous réglons cela rapidement par l’intermédiaire de mon avocate Elena. Soit tu continues ton cirque. Et si tu choisis la deuxième option, dès lundi matin, je dépose plainte nominative contre ta mère et sa comparse pour violation de domicile et harcèlement moral. J’y ajouterai les preuves des revenus locatifs dissimulés de ta mère que je transmettrai personnellement aux services de répression des fraudes fiscales. Et enfin, j’irai voir ton employeur pour lui expliquer comment tu utilises les ordinateurs de ton service pour monter des sociétés écrans pendant tes heures de bureau. »
Igor devint blême, sa mâchoire pendante d’effroi. « Tu… tu n’oserais pas. Tu détruirais ma réputation ! Tu détruirais ma famille ! »
« C’est toi qui as fait entrer la guerre dans mon salon ce matin à dix heures », répliqua Svetlana sans ciller. « Tu as cru que j’étais une petite fille fragile que ta mère pouvait terroriser ? Tu as oublié qui je suis, Igor. J’ai monté mon patrimoine toute seule. Je ne dois rien à personne, et certainement pas à toi. Tes affaires sont emballées. Les deux valises contiennent tout ce qui t’appartient, jusqu’à ton dernier bouton de manchette. Si tu tentes de forcer cette porte, si tu reviens traîner dans l’immeuble, j’appelle la société de sécurité du complexe résidentiel qui t’évacuera sans ménagement. »