« Vous le connaissez ? Peu importe ! Vous êtes la loi ! Arrêtez-les ou je porte plainte contre votre unité pour complicité ! Mon père est un haut magistrat au tribunal de grande instance, vous ne savez pas à qui vous avez affaire ! »
Le sergent Keller tourna lentement la tête vers Ivan. Il n’y avait plus seulement du professionnalisme dans ses yeux, mais une répulsion absolue, froide et tranchante comme une lame d’acier trempé.
« Fermez votre bouche immédiatement avant que je ne vous passe les menottes pour outrage, violences aggravées et trouble majeur à l’ordre public », siffla l’officier entre ses dents.
Keller se tourna ensuite vers sa collègue. « Adjointe, prévenez immédiatement les secours médicalisés de la gare pour un traumatisme crânien sur personne vulnérable. Ensuite, passez les menottes à cet individu et isolez-le dans le local de sécurité quai numéro trois. Qu’il ne prononce plus un seul mot. »
« Quoi ? Les menottes ? Mais vous êtes malade ! C’est lui qui est tombé tout seul ! » glapit Ivan en se débattant tandis que la jeune policière lui saisissait les poignets avec une fermeté impitoyable.
Le déclic métallique des anneaux d’acier qui se refermèrent sur ses avant-bras résonna avec une netteté terrifiante. Une salve d’applaudissements éclata parmi les centaines de témoins assemblés. Des insultes fusèrent à l’encontre d’Ivan, certains le huant ouvertement, d’autres exigeant qu’il demande pardon à genoux. Ivan baissa la tête, terrassé non par le repentir, mais par l’humiliation publique, alors qu’on l’entraînait sans ménagement à travers la foule qui s’écartait avec dégoût sur son passage.
Le colosse s’approcha de Keller et lui tendit la main. « Je m’appelle Marc Vasseur. J’ai assisté à toute la scène depuis le kiosque à journaux. Le gamin a attaqué par-derrière, lâchement. Il a projeté le fauteuil avec une force délibérée. Si la tête du vieux monsieur avait heurté la bordure en fer de la rampe cinq centimètres plus bas, on parlerait d’un homicide volontaire à cette heure-ci. »
« Merci pour votre intervention, monsieur Vasseur », répondit Keller en lui serrant vigoureusement la main. « Votre témoignage sera capital. Mais ne vous en faites pas : les caméras haute définition du quai central ont tout enregistré sous trois angles différents. Le fils de magistrat va découvrir que la justice a des yeux même pour ceux qui se croient au-dessus d’elle. »
Deux secouristes arrivèrent en trombe avec une trousse de réanimation et un brancard. Ils s’affairèrent aussitôt autour d’Ernesto, désinfectant sa plaie, prenant ses constantes vitales et vérifiant la réaction de ses pupilles à la lumière. Le vieil homme tentait de minimiser l’incident, souriant timidement aux infirmiers, répétant qu’il devait simplement prendre son car pour aller fleurir la tombe de ses anciens camarades à l’autre bout du département.
« Vous n’irez nulle part ce matin, capitaine », déclara doucement l’un des secouristes en posant un pansement compressif sur son front. « Votre tension est anormalement basse et ce choc à la tête nécessite une tomodensitométrie de contrôle à l’hôpital central. Nous ne prenons aucun risque avec vous. »
Ernesto soupira, les yeux embués d’une tristesse infinie. « C’est le vingt octobre aujourd’hui, mon garçon… Le vingt octobre. Cela fait exactement quarante ans. Tous les ans, à onze heures précises, je me tiens devant le mémorial de Saint-Jérôme. Je suis le dernier survivant de l’équipe d’intervention. Si je n’y suis pas, qui se souviendra d’eux ? Qui saluera les disparus ? »
Un silence chargé d’émotion s’abattit de nouveau sur le petit groupe. Le colosse, Marc, serra les mâchoires. Il s’approcha du fauteuil.
« Capitaine Moreau, vous irez à ce mémorial. Mais pas en bus, et pas seul. Si vous acceptez d’aller d’abord faire examiner cette blessure par les médecins, je vous fais le serment de vous conduire moi-même à Saint-Jérôme dans ma propre voiture dès la sortie de l’hôpital. Dussé-je rouler à tombeau ouvert avec l’escorte de la police. »
L’officier Keller acquiesça immédiatement d’un hochement de tête résolu. « Et vous aurez cette escorte, monsieur. Je réquisitionnerai moi-même deux motards de service si la préfecture fait la sourde oreille. Personne n’empêchera le capitaine Moreau d’honorer ses frères d’armes. Pas aujourd’hui. Pas après ce qui s’est passé. »
Des larmes silencieuses coulèrent enfin sur les joues ridées du vétéran, traçant des sillons clairs à travers la poussière et le sang séché. Vaincu par tant d’égards spontanés, il accepta d’être hissé sur le brancard des ambulanciers. La foule s’écarta pour laisser passer le cortège de secours, dans une haie d’honneur improvisée où chaque homme ôtait sa casquette ou son chapeau au passage du vieil homme.
Pendant ce temps, dans le local exigu du poste de sécurité ferroviaire, l’ambiance était électrique.
Ivan était assis sur une chaise en métal scellée au plancher, les mains toujours entravées dans le dos. Sa superbe s’était un peu effritée, mais son regard restait empreint d’une arrogance fielleuse. Face à lui, la jeune policière rédigeait consciencieusement le procès-verbal d’interpellation sur un ordinateur portable, ignorant royalement les soupirs d’exaspération et les provocations de son prisonnier.
« Vous gâchez votre carrière, mademoiselle », ricanait Ivan, remuant les épaules pour soulager l’inconfort de ses menottes. « Mon père a le bras long. Un seul coup de fil au procureur général et votre matricule sautera avant la fin du mois. Vous devriez plutôt aller chasser les vrais criminels au lieu d’embêter les honnêtes contribuables pour une bousculade insignifiante. »
La porte blindée du bureau s’ouvrit avec fracas. Le sergent Keller entra, le visage fermé comme une porte de prison. Il jeta sur la table métallique un dossier épais qu’il venait d’imprimer depuis la base de données centrale.
« Ivan Renaud, vingt-trois ans, étudiant en troisième année de droit privé », commença Keller d’une voix glaciale en s’asseyant en face du jeune homme. « Déjà deux rappels à la loi pour violences volontaires lors de soirées étudiantes, classés sans suite grâce à l’intervention bienveillante d’un certain juge Renaud. Vous vous croyiez intouchable, n’est-ce pas ? Vous pensiez que la vie était un terrain de jeu où l’on peut piétiner les faibles sans jamais en payer l’addition. »