Autour de la scène, la rumeur grouillante du hall s’était tue. Les pas pressés des voyageurs se figèrent sur le béton froid. Les murmures indignés commencèrent à fuser, d’abord timides, puis chargés d’une colère sourde qui montait comme une marée. Deux passagers d’un certain âge s’approchèrent, les yeux écarquillés devant le visage ensanglanté d’Ernesto. L’un d’eux, un homme aux tempes argentées vêtu d’un uniforme d’agent de voirie, écarquilla les yeux avant de porter la main à sa poitrine.
« Mon Dieu… C’est lui », balbutia l’agent en tremblant. « Le capitaine Ernesto Moreau… L’homme de l’effondrement de la raffinerie Saint-Jérôme. Il a sorti quarante-deux ouvriers des flammes avant que le dôme central ne s’abatte sur ses jambes. »
Le silence qui suivit ces mots fut plus lourd qu’une sentence de cour martiale. Chaque personne présente dans ce rayon de vingt mètres braqua son regard sur Ivan. Le jeune homme aux cheveux roux sentit la chaleur lui monter violemment aux joues, non pas de honte, mais d’une rage vexée, celle des êtres orgueilleux acculés par leur propre médiocrité. Il tenta de reculer, mais la foule, insensiblement, s’était resserrée autour de lui. Un rempart d’anonymes désormais unis par le mépris lui bloquait toute issue.
« Et alors ? » aboya Ivan, la voix brisée par une nervosité traîtresse qu’il essayait de camoufler sous une moue narquoise. « Qu’est-ce que ça change ? Il y a quarante ans de cela ! Aujourd’hui, il ne peut même pas monter une marche sans paralyser une file de cent personnes ! Le passé n’achète pas un passe-droit pour nous pourrir la vie ! »
L’inconnu qui s’était interposé mesurait près de deux mètres. Une cicatrice courait le long de sa mâchoire carrée, et ses mains portaient les stigmates d’un travail d’une rudesse infinie. Il ne cria point. Il ne leva pas le poing. Il fit simplement un pas vers Ivan, réduisant à néant l’espace vital du jeune homme. Son regard d’acier semblait sonder l’abîme moral du garçon.
« Tu as raison sur une chose, gamin », dit l’homme d’une voix basse, sourde, qui vibra jusque dans la cage thoracique des témoins. « Le passé ne donne pas tous les droits. Mais le sang versé pour que des ingrats comme toi puissent marcher librement dans ces rues exige le respect. Tu as levé la main sur un vieillard infirme. Tu as brisé l’honneur d’un soldat. Tu es une honte vivante. »
Pendant ce temps, deux femmes s’étaient agenouillées près d’Ernesto. L’une d’elles sortit un mouchoir immaculé de son sac à main pour comprimer la coupure profonde qui zébrait l’arcade du vétéran. Ernesto grimaçait, mais aucun cri ne franchit ses lèvres gercées. Ses yeux délavés par les années ne montraient aucune soif de vengeance, seulement cette immense fatigue propre à ceux qui ont déjà vu la fin du monde et qui ne s’étonnent plus de la noirceur humaine.
« Laissez… laissez, mes enfants », souffla le vieillard d’une voix éraillée. « Ce n’est rien d’autre qu’une égratignure. Ne causez pas de désordre pour si peu. »
« Taisez-vous, capitaine, avec tout le respect que je vous dois », répondit doucement le colosse en s’agenouillant à son tour avec une déférence infinie. « Vous avez passé votre vie à vous effacer pour les autres. Aujourd’hui, vous restez là. C’est le monde qui doit s’arrêter pour vous. »
Le colosse aida le vieillard à se réinstaller sur son fauteuil roulant dont une roue s’était légèrement voilée dans la chute. Il ramassa une à une les médailles éparpillées sur le pavé gras de gasoil et les remit délicatement dans la poche de poitrine de la veste d’Ernesto, comme s’il manipulait des reliques sacrées.
Ivan, sentant la panique s’emparer de ses entrailles devant l’hostilité grandissante des passants, chercha une échappatoire. Les téléphones portables s’étaient levés. Des dizaines d’écrans enregistraient son visage livide, son regard fuyant et l’arrogance puérile qui se décomposait sous la pression.
« Laissez-moi passer ! Vous n’avez pas le droit de me retenir ! C’est une agression collective ! » hurla-t-il en tentant de bousculer un homme d’affaires qui lui barrait la route.
L’homme d’affaires ne broncha pas d’un millimètre et planta ses yeux dans les siens. « Tu ne bouges pas d’ici. La police ferroviaire arrive. Tu vas répondre de ce que tu as fait. »
Au fond de la galerie marchande reliant les quais aux guichets, deux silhouettes en uniforme bleu marine fendaient la foule au pas de course. Leurs rangers claquaient contre le carrelage avec une cadence martiale. En tête marchait un officier chevronné, les traits durcis par des décennies de patrouilles difficiles, accompagné d’une jeune adjointe la main posée sur son ceinturon.
« Que se passe-t-il ici ? Reculez ! Dégagez le passage ! » tonna l’officier en arrivant à la hauteur du cercle.
Ivan crut voir sa planche de salut. Avec l’audace désespérée des lâches acculés, il se précipita presque vers les agents, pointant le géant et le vieillard d’un doigt accusateur.
« Officier ! Enfin ! Arrêtez ces fous ! Ce type m’a menacé physiquement, il m’a empoigné au collet sans aucune raison ! Et ce clochard en chaise roulante m’a provoqué ! J’étais en retard, il refusait d’avancer, il m’a insulté, j’ai simplement réagi pour me défendre ! Regardez-le, il simule ! »
L’officier principal jeta un regard froid sur le jeune homme hystérique. Puis ses yeux descendirent vers le vieillard au visage maculé de sang séché. Le regard de l’agent se figea. Sa démarche perdit immédiatement son allure autoritaire pour devenir rigide, presque solennelle. La couleur quitta ses joues.
« Capitaine Moreau ? » murmura le policier.
Ernesto leva les yeux, plissant la paupière gauche à cause de la plaie qui pulsait. Il esquissa un faible sourire résigné. « Bonjour, sergent Keller. Cela fait un bail. »
L’officier Keller resta interdit une fraction de seconde, la gorge nouée. Ivan, incapable de lire la pièce et aveuglé par son égocentrisme maladif, s’impatienta.