Quand Teresa se débattit contre l’agente de police en criant son prénom une nouvelle fois, Daniel ne la regarda même pas.
« Si Mariana ou cet enfant meurent, » dit-il d’une voix sourde, presque inaudible, « je témoignerai contre toi pour que tu finisses tes jours dans la prison pour femmes de Puente Grande. »
Teresa se figea, bouche bée, le souffle coupé par cette sentence inattendue de son unique enfant, avant d’être poussée sans ménagement hors de l’appartement par les officiers de police.
Daniel emboîta le pas aux brancardiers, dévalant les escaliers quatre à quatre.
Le trajet vers l’hôpital privé San Javier fut un cauchemar de bruits et de lumières. Dans l’ambulance qui fendait les boulevards déserts de Guadalajara au lever du jour, les gyrophares bleus projetaient des ombres fantomatiques contre les parois métalliques. Daniel était assis sur un strapontin à l’arrière, les mains collées à son visage, priant un Dieu auquel il n’avait pas pensé depuis l’enfance. À chaque soubresaut du véhicule, le son du Doppler faiblissait, et les urgentistes échangeaient des ordres brefs, codés, incompréhensibles pour le commun des mortels, mais dont l’urgence terrifiante suintait à chaque mot.
« Tension à 70 ! On passe la deuxième poche de cristalloïdes ! »
« Appelez le bloc trois, prévenez le docteur Morales ! Césarienne d’extrême urgence dès l’arrivée, plateau de réanimation néonatale prêt ! »
Lorsque l’ambulance s’arrêta sous l’auvent des urgences, les portes arrière s’ouvrirent à la volée. Une équipe d’au moins huit personnes en blouses vertes et bleues attendait déjà. Le brancard fut éjecté avec une précision millimétrée. Daniel tenta de suivre, courant à côté des roues qui grinçaient sur le lino de l’hôpital.
« Mariana ! Mariana, je suis là ! » cria-t-il, les larmes coulant enfin sur ses joues.
Une infirmière en chef lui barra fermement le passage à l’entrée du sas stérile du bloc opératoire.
« Vous ne pouvez pas entrer, monsieur. Restez dans la salle d’attente. »
« C’est ma femme ! C’est mon bébé ! »
« Justement, laissez les chirurgiens faire leur travail si vous voulez les revoir vivants, » trancha l’infirmière avant que les portes battantes à double battant ne se referment sur son visage, verrouillées par un bip électronique.
Daniel resta seul dans le couloir glacial. L’odeur d’antiseptique et le bourdonnement des néons semblaient aspirer l’air de ses poumons. Il baissa les yeux vers ses mains : elles étaient couvertes de poussière de plâtre, de sueur et d’une traînée sombre de sang séché provenant de la chemise de Mariana. Il s’effondra sur l’une des chaises en plastique bleu de la salle d’attente, la tête entre les mains, terrassé par le poids de sa propre lâcheté.
Combien de fois avait-il minimisé les brimades de sa mère ? Combien de fois avait-il demandé à Mariana de « faire un effort », de « ne pas réagir au quart de tour », de « comprendre qu’elle est d’une autre génération » ? Il avait sacrifié la dignité de son épouse, jour après jour, pour s’épargner un conflit avec une mère possessive et tyrannique. Et cette nuit-là, son incapacité à s’interposer avait failli se solder par un double meurtre.
Une heure passa. Puis deux. Le jour se leva totalement sur Guadalajara, inondant les baies vitrées de la salle d’attente d’une lumière crue, sans chaleur.
Vers huit heures et demie, les portes du bloc s’ouvrirent. Un homme en tenue de chirurgien, le bonnet de bloc encore sur la tête et les lunettes de protection relevées, s’avança. C’était le docteur Morales, le médecin qui suivait la grossesse de Mariana. Son visage était marqué par un épuisement intense, ses traits tirés par une bataille acharnée.
Daniel se leva d’un bond, le cœur au bord des lèvres :
« Docteur… ? »
Morales le fixa avec une sévérité clinique.
« Votre épouse a fait un décollement placentaire massif provoqué par un traumatisme abdominal et un pic d’hypertension extrême dû à un stress sévère. Elle a perdu plus de deux litres de sang. Nous avons dû pratiquer une hystérectomie partielle d’hémostase pour arrêter l’hémorragie interne. »
Daniel chancela, se retenant au dossier d’une chaise :
« Elle… elle ne pourra plus avoir d’enfants ? »
« La question immédiate était de savoir si elle allait survivre tout court, monsieur Salgado, » répliqua sèchement le médecin. « Elle est vivante. Elle est en soins intensifs, stabilisée, sous sédation pour les prochaines vingt-quatre heures. Sa plaie à la joue a nécessité sept points de suture. »
« Et le bébé ? » murmura Daniel, la voix brisée, retenant son souffle. « Mon fils… ou ma fille ? »
Morales marqua une pause.
« C’est une fille. Un kilo six cents. À trente et une semaines, avec une anoxie sévère causée par le décollement, son pronostic était engagé dès l’extraction. Elle n’a pas respiré à la naissance. Nous avons réussi à relancer son cœur après quatre minutes de réanimation cardiorespiratoire. »
Les jambes de Daniel manquèrent de se dérober.
« Elle… elle vit ? »
« Elle est en couveuse en réanimation néonatale, sous assistance respiratoire totale et hypothermie thérapeutique pour protéger son cerveau des séquelles du manque d’oxygène. Les prochaines quarante-huit heures seront décisives pour déterminer si elle gardera des lésions cérébrales irréversibles. » Le docteur Morales fit un pas de plus vers Daniel, réduisant la distance entre eux, son regard plongeant dans celui du jeune homme avec un mépris non dissimulé. « Les ambulanciers et la police m’ont remis leur rapport préliminaire, monsieur Salgado. Si cette femme avait été prise en charge à 03 h 15 lors du premier appel, l’hématome aurait été détecté avant la rupture, et nous n’en serions pas là. Ce qui s’est passé dans cette maison n’est pas un accident médical. C’est un acte criminel. »
Avant que Daniel ne puisse articuler un mot d’excuse ou de détresse, deux inspecteurs de la police ministérielle en civil s’approchèrent de la salle d’attente. L’un d’eux, montrant sa plaque, s’adressa directement à Daniel :
« Daniel Salgado ? Vous devez nous suivre au commissariat central pour déposer votre témoignage officiel dans l’affaire d’agression et de mise en danger délibérée concernant Teresa Mendez. Votre déposition immédiate est requise par le procureur. »