« Qu’elle perde cette grossesse ! » cracha Teresa dans un souffle venimeux, perdant totalement le contrôle de son masque de respectabilité. « Si c’est ce qu’il faut pour que tu redeviennes l’homme que j’ai élevé, qu’elle la perde ! Vous en ferez un autre quand vous aurez un vrai foyer, sans elle pour te monter contre moi ! »
Le silence qui suivit ces paroles fut plus violent qu’une détonation. Même l’opératrice de l’enceinte connectée sembla suspendre son souffle avant que sa voix mécanique ne retentisse à nouveau dans le salon :
« Patrouille de police secteur 4 sur place. Les agents montent les escaliers. Ouvrez la porte immédiatement. »
Au même instant, des bruits de pas lourds et précipités résonnèrent dans la cage d’escalier de l’immeuble, accompagnés par l’écho lointain mais strident des sirènes hurlant dans l’avenue déserte. Deux coups violents ébranlèrent le bois massif de la porte d’entrée :
« Police ! Ouvrez immédiatement ou nous enfonçons la porte ! »
Teresa paniqua. Réalisant enfin ce qu’elle venait de dire, voyant les ciseaux encore tachés de minuscules traces de peau et de tissu dans sa paume, elle tenta de faire demi-tour vers sa chambre, sans doute pour cacher les ciseaux, dissimuler les téléphones, effacer les traces de son agression. Mais Daniel fut plus rapide. Pour la première fois, son corps réagit avec une détermination implacable. Il lui barra le passage, lui saisit fermement le poignet et le tordit sans ménagement jusqu’à ce que les ciseaux tombent sur le parquet avec un cliquetis sinistre.
« Ne touche plus à rien, » murmura-t-il, le regard noir, vidé de toute affection filiale.
Il se précipita vers la porte, tira les trois verrous de sécurité et l’ouvrit en grand.
Deux policiers municipaux de Guadalajara, la main sur leur étui, et quatre secouristes en uniforme fluorescent portant un brancard pliable et des mallettes d’oxygénothérapie firent irruption dans le vestibule.
« Où est la victime ? » demanda le chef d’équipe des secours, un homme grisonnant au regard perçant.
« Dans la salle de bain… au fond du couloir, » bégaya Daniel en s’effaçant, les mains tremblantes. « Elle saigne… elle saigne beaucoup. »
Les secouristes ne perdirent pas une seconde. En voyant Mariana prostrée au sol, recroquevillée en position fœtale, le visage couvert de sueur froide et de sang séché, ils passèrent immédiatement en protocole d’urgence absolue.
« Hémorragie du troisième trimestre ! » cria le médecin urgentiste en s’agenouillant à côté d’elle. « Pouls à 130, tension à 80/50, elle est en état de choc hypovolémique ! Préparer Ringer lactate, deux voies veineuses de gros calibre ! Carlos, pose le monitoring fœtal tout de suite ! »
Mariana ouvrit faiblement les paupières. Dans le halo flou des lampes frontales des secouristes, elle vit des visages concentrés, professionnels, dépourvus de tout jugement. Elle sentit la piqûre de l’aiguille dans le pli de son coude, la fraîcheur du sol qui disparaissait lorsqu’on la souleva avec précaution pour la poser sur le matelas coquille.
« Mon bébé… » réussit-elle à articuler, ses dents claquant de façon incontrôlable. « Mon bébé ne bouge plus… depuis que la gaine a été coupée… elle m’a frappée… »
« Nous nous occupons de vous, madame Salgado, restez avec nous, » répondit l’urgentiste d’une voix ferme et rassurante en appliquant le capteur Doppler sur son ventre dénudé.
Pendant trois secondes interminables, un grésillement sourd emplit l’étroite salle de bain. Puis, très faible, rapide, semblable au galop d’un cheval miniature dans le lointain, un battement régulier retentit : tch-tch-tch-tch-tch.
« Cœur fœtal présent mais en détresse sévère, bradycardie relative à 95 battements par minute ! » annonça l’infirmier. « Hématome rétroplacentaire probable suite au traumatisme ou rupture utérine imminente ! Il faut la poser sur table d’opération dans moins de quinze minutes sinon on les perd tous les deux ! »
« On évacue ! Brancard prêt ! »
Dans le couloir, Teresa avait tenté de reprendre contenance. L’arrivée des uniformes semblait avoir réactivé ses réflexes de bourgeoise outragée.
« Messieurs les agents, cette femme est hystérique ! » s’écria-t-elle en s’adressant aux deux policiers restés dans l’entrée. « Elle s’est blessée toute seule en glissant ! C’est elle qui m’a agressée ! Elle détruit la vie de mon fils ! Regardez ce désordre, elle a saccagé ma cuisine ! »
L’un des agents, une femme d’une quarantaine d’années au regard d’acier, s’avança vers elle sans ciller :
« Madame Teresa Mendez ? »
« Oui, c’est moi ! Je suis la propriétaire de cet appartement et… »
« Taisez-vous, » coupa l’agente d’une voix glaciale en sortant une paire de menottes de son ceinturon. « L’opératrice du centre de régulation d’urgence a enregistré l’intégralité de vos déclarations depuis l’activation du système vocal, y compris vos menaces, vos aveux concernant la confiscation du téléphone et les refus délibérés d’assistance à personne en péril. »
« Quoi ? Mais c’est une violation de domicile ! » glapit Teresa en reculant.
« Les ciseaux au sol sont couverts d’empreintes et de matières biologiques. Vous êtes en état d’arrestation pour tentative d’homicide, violences volontaires aggravées sur femme enceinte vulnérable et non-assistance à personne en danger de mort. Retournez-vous et mettez vos mains dans le dos. »
« Daniel ! » hurla Teresa, sa voix montant dans les aigus, brisée par la panique alors que le métal froid des menottes se refermait sur ses poignets manucurés. « Fais quelque chose ! Dis-leur ! Je suis ta mère ! Tu ne peux pas me laisser emmener par ces gens ! Daniel ! »
Daniel se tenait contre le mur du vestibule, les yeux rivés sur le brancard qui passait devant lui. Mariana était pâle comme un linceul, un masque à oxygène sur le visage, une perfusion suspendue au-dessus d’elle. Leurs regards se croisèrent pendant un millième de seconde. Dans les yeux de Mariana, Daniel ne lut ni colère, ni haine. Il n’y vit qu’un vide absolu, un gouffre d’indifférence qui le glaça jusqu’aux os. Elle ne le reconnaissait plus, mais pire encore : elle n’attendait plus rien de lui.