« Tu as tout sauvegardé ? »
« Oui. Sur deux supports indépendants. »
« Ne touche à rien d’autre. Reste sur place. Je contacte le doyen des juges d’instruction et la brigade financière. Ils ont une équipe d’astreinte ce matin. Je serai au domaine dans quarante minutes avec trois officiers de police judiciaire en civil. Que veux-tu faire ? »
Un sourire impitoyable étira mes lèvres.
« Je veux qu’ils goûtent à leur propre festin, Alexandre. Ne préviens personne d’autre. Laisse les invités s’installer sous le chapiteau. »
À onze heures trente, le domaine des Vignes Blanches offrait un spectacle saisissant de perfection mondaine.
Le ciel d’octobre était d’un bleu d’acier limpide. Sous la verrière monumentale dressée dans les jardins, deux cents personnes de la haute bourgeoisie d’affaires sirotaient du champagne millésimé, s’émerveillant des compositions de roses blanches et des lustres de cristal suspendus aux poutres d’acier. Les parents de Julien paradaient au milieu des convives, recevant déjà les félicitations pour cette union qui allait consolider leur position financière chancelante.
Julien était là, superbe dans son costume, bien qu’une légère nervosité fît trembler la coupe de champagne qu’il tenait à la main. Il avait réussi à masquer la catastrophe : Chloé s’était enfermée dans une suite à l’étage avec un coiffeur d’urgence déniché au prix fort pour tenter de lui poser des extensions sur le carnage que j’avais laissé derrière moi. Quant à l’annulation, Julien s’était convaincu dans son orgueil démesuré que j’avais piqué une crise de nerfs passagère et que j’allais réapparaître, la tête basse, résignée à sauver les apparences devant le tout-Paris.
Soudain, le quatuor à cordes cessa de jouer.
Un murmure parcourut la foule assemblée sous la tente. Tous les regards convergèrent vers l’allée principale qui menait du manoir au pavillon de verre.
Je n’avais pas revêtu ma robe de mariée.
Je portais un tailleur-pantalon en crêpe noir d’une sobriété funéraire, une chemise de soie blanche fermée jusqu’au cou, et des escarpins vernis dont les talons claquaient sur le gravier avec la régularité d’un métronome. Mes cheveux étaient tirés en un chignon strict, mon visage débarrassé de tout fard, à l’exception d’un rouge à lèvres pourpre, couleur de sang séché.
À mes côtés, avançant d’un pas égal, marchaient mon oncle Alexandre et quatre hommes en costumes sombres dont l’allure rigide ne laissait aucun doute sur leur fonction.
Julien s’avança à ma rencontre, feignant un sourire soulagé mais les yeux pleins de reproches furieux.
« Élise ! Mais qu’est-ce que c’est que cette tenue ? Tu as perdu la tête ? Les invités attendent, le maire est dans le salon d’honneur depuis vingt minutes… »
Je ne m’arrêtai pas à sa hauteur. Je passai devant lui comme s’il n’était qu’un meuble encombrant et montai sur l’estrade réservée aux musiciens. Je pris le microphone sur son pied. Le larsen strident qui retentit coupa court à toutes les conversations sous la verrière.
« Mesdames et messieurs, bonsoir, commençai-je d’une voix parfaitement posée, amplifiée par le système sonore haut de gamme. Je vous remercie d’avoir fait le déplacement pour ce qui devait être l’union sacrée de deux familles. Mais le programme de ce matin a subi une légère modification. »
Un silence de plomb tomba sur l’assemblée. Les verres de champagne se figèrent à mi-hauteur des lèvres. Les parents de Julien pâlirent à vue d’œil.
« Vous connaissez tous Julien Delaunay, mon fiancé. Le brillant entrepreneur, l’homme attentionné. Ce que vous ignorez peut-être, c’est que Julien est également un homme d’une prodigieuse générosité… surtout lorsqu’il s’agit de distribuer l’argent qu’il n’a pas. »
« Élise, tais-toi ! » rugit Julien en s’élançant vers l’estrade.
Il n’eut pas le temps de poser le pied sur la première marche. Deux des hommes qui m’accompagnaient lui barrèrent la route d’un blocage d’épaules net, le repoussant brutalement en arrière tandis que l’un d’eux sortait un insigne tricolore de sa veste.
« Police judiciaire, monsieur Delaunay. Restez immobile et gardez le silence. »
La foule poussa une clameur étouffée de stupeur.
« Derrière moi, reprécisai-je en désignant le grand écran géant qui devait initialement diffuser une rétrospective larmoyante de nos quatre années d’amour, vous allez assister au véritable film de notre histoire. »
Alexandre brancha la commande technique depuis la régie.
L’écran s’alluma dans un halo bleuté. Mais au lieu de photos de vacances en Italie ou de sourires complices sur des yachts de location, ce furent des captures d’écran géantes qui apparurent.
Les messages entre Julien et son notaire complice détaillant la captation de mes biens.
Les factures de corruption versées au Dr Morel pour empoisonner lentement ma mère avec des substances cytotoxiques inadaptées.
Les relevés de comptes bancaires offshore partagés entre Julien et Chloé Vasseur, avec leurs échanges d’une vulgarité sans nom se réjouissant de la mort prochaine de « la dondon » et de la naïveté de « la petite héritière ».
Des cris d’horreur s’élevèrent parmi les convives. Les mères de famille se cachaient les yeux, des collègues de Julien reculaient comme s’il avait la peste, et son propre père, terrassé par l’infamie projetée en lettres capitales de trois mètres de haut, s’effondra sur une chaise, le visage enfoui dans les mains.
À cet instant précis, la porte latérale du manoir s’ouvrit. Chloé, ignorant visiblement ce qui se déroulait sous la tente, apparut sur le parvis. Elle avait enroulé un foulard de soie grotesque autour de son crâne tondu, dissimulant mal les trous béants laissés par mes ciseaux.
« Julien ? Qu’est-ce qui se passe ici ? Pourquoi tout le monde crie ? »
Son regard tomba sur l’écran géant. Son visage se vida de toute trace de sang, devenant plus pâle encore que le marbre des fontaines. Son nom, ses comptes secrets, ses messages intimes avec Julien et la liste des produits chimiques qu’elle avait personnellement commandés sur le darknet pour détruire le cuir chevelu de ma mère s’étalaient sous les yeux de l’élite parisienne qu’elle avait tant rêvé d’intégrer.