« Lâche-moi ! Julien, fais quelque chose ! » hurla-t-elle.
« Élise, arrête, tu perds la tête ! » cria Julien en avançant la main pour m’agripper le bras.
Je ne le regardai même pas. D’un revers de coude brutal, je le frappai au plexus solaire. Il trébucha en arrière, le souffle coupé, heurtant un guéridon qui vola en éclats.
Scritch.
Le son de l’acier tranchant traversant la masse épaisse de cheveux blonds fut le bruit le plus net et le plus jubilatoire de mon existence. Les lames mordirent dans la kératine à la racine exacte du cuir chevelu. Je sciai avec une force implacable. En deux coups secs et précis, la masse dorée se détacha entièrement.
Je lâchai les ciseaux qui tombèrent sur le parquet avec un bruit métallique mat. Dans ma main gauche pendait la queue-de-cheval de Chloé, épaisse de quatre doigts, un moignon irrégulier et grotesque saignant de quelques pointes effilochées. Chloé porta ses mains manucurées à l’arrière de son crâne et toucha le vide asymétrique, hérissé de pointes informes et scalpé sur les bords.
Elle poussa un hurlement strident, si aigu que les vitres de la pièce vibrèrent.
« Mes cheveux ! Tu as détruit mes cheveux ! Espèce de malade mentale ! Julien, regarde ce qu’elle a fait ! »
Julien s’était relevé, le visage cramoisi d’une rage incontrôlée. « Tu es devenue complètement folle ! Tu as agressé Chloé ! Tu vas le payer, Élise, je te jure que… »
J’ouvris les doigts. La toison blonde tomba sur les souliers vernis de Julien.
« Ce n’est que du cheveu, Julien, articulai-je d’une voix si basse, si blanche, qu’elle étouffa instantanément les cris de l’autre hystérique. N’est-ce pas ce que tu viens de dire ? Un peu plus, un peu moins, elle a l’habitude d’être une ordure. Ça fera un genre très chic pour la noce. »
Je portai ensuite la main à mon annulaire gauche. La bague de fiançailles — un solitaire de deux carats monté sur platine, symbole d’un serment hypocrite — glissa sur ma peau sans la moindre résistance. Je la jetai négligemment au milieu de la mare de cheveux coupés.
« Le mariage est annulé. Fichez le camp de cette suite avant que je n’utilise ces ciseaux sur ton entrejambe, Julien. Et prépare tes avocats. Parce que ma mère va porter plainte pour agression préméditée, et je vais détruire le peu d’honneur qui reste à ton nom. »
Julien ouvrit la bouche pour répliquer, mais la lueur glacée dans mes yeux dut lui rappeler que je n’avais plus rien à perdre. Saisissant Chloé par les épaules tandis qu’elle continuait de sangloter en tenant son crâne déplumé, il recula vers le couloir.
« Tu viens de ruiner ta vie, Élise, cracha-t-il entre ses dents serrées. Tu n’es rien sans moi, et tu vas t’en apercevoir bien assez vite. »
La porte claqua.
Le silence retomba lourdement, seulement troublé par les reniflements douloureux de ma mère. Je m’agenouillai immédiatement près d’elle, attrapant une serviette propre imbibée d’eau fraîche pour soulager ses brûlures.
« Pardonne-moi, mon bébé… gémit-elle en tremblant. C’est de ma faute, j’ai tout gâché… ton grand jour… »
« Ne dis plus jamais ça, maman, dis-je en embrassant son front brûlant. C’est le plus beau jour de ma vie. Parce qu’aujourd’hui, le masque est tombé avant que je ne signe ce registre. »
J’appelai les urgences pour qu’une équipe vienne traiter ses lésions chimiques, puis mon assistante personnelle pour lui ordonner de renvoyer le traiteur, les musiciens et de bloquer l’accès du domaine. En moins d’une demi-heure, le domaine était en ébullition. Mais pendant que les infirmiers s’occupaient de nettoyer les plaies de ma mère, une question lancinante me vrillait les tempes.
Pourquoi une telle agressivité ? Pourquoi aujourd’hui ?
Chloé avait toujours été mesquine, mais elle n’était pas suicidaire au point de commettre une agression physique caractérisée le matin même d’une cérémonie où le gotha financier de la région était convié. Et Julien… Julien était un lâche soucieux de son image publique par-dessus tout. Jamais il n’aurait toléré un scandale aussi vulgaire sous les yeux de ses associés.
Il ne s’agissait pas d’une mauvaise blague qui avait dérapé. Il s’agissait d’une provocation délibérée, calculée pour humilier ma mère ou me pousser à bout.
Je me dirigeai vers le bureau d’angle où Julien avait laissé ses affaires personnelles avant d’aller faire sa « farce ». Sa sacoche en cuir de Cordoue était posée sur le fauteuil. Près d’elle, son ordinateur portable professionnel clignotait en mode veille, connecté au réseau haut débit du domaine. À côté traînait son téléphone secondaire — celui dont il ne me donnait jamais le numéro, prétendument réservé à ses transactions immobilières confidentielles.
Julien, dans sa précipitation pour accompagner Chloé à l’étage après son coup d’éclat, avait commis l’erreur impardonnable d’oublier de le verrouiller. L’écran était resté allumé sur une conversation chiffrée.
Je m’approchai. Mon cœur battait à un rythme régulier, anesthésié par l’adrénaline. Je baissai les yeux sur l’écran.
Le dernier message, envoyé à 08h45 par un contact enregistré sous le simple nom de « Maître V. », disait :
« Les actes de cession sont prêts à être signés immédiatement après la cérémonie civile. Dès qu’elle aura dit oui, le statut de communauté universelle prend effet rétroactif sur les parts de la holding familiale de son père. Chloé a confirmé qu’elle maintiendra la vieille occupée ou hors d’état de nuire pour éviter qu’elle n’aborde le sujet du testament avant l’échange des consentements. Sois irréprochable jusqu’à midi. Après, elle n’aura plus aucun recours. »
La réponse de Julien, envoyée trois minutes plus tard :
« Ne t’inquiète pas. Chloé s’occupe de la perruque de la dondon. Élise sera trop occupée à gérer la crise de larmes de sa mère pour relire les annexes notariales. À midi, la moitié de la fortune foncière passe sous mon contrôle, et Chloé récupère sa commission de 15%. On liquide tout avant la fin du trimestre. »