À l’intérieur se trouvaient du lait, des yaourts, du beurre, du fromage et quelques produits achetés dans la boulangerie voisine.

— Pour qui ?

Bernard soupira.

— Une famille.

— Quelle famille ?

— Ça ne te regarde pas.

Elle sourit.

— Vous devenez sentimental.

— Si tu racontes ça à quelqu’un, je nie tout.

Elle referma le carton.

— C’est contraire au règlement ?

Il la regarda.

— Émilie.

Elle éclata de rire.

Un an exactement après la soirée où Henri était entré sous la pluie, Lyon connut une nouvelle journée d’orage.

La coïncidence amusa Émilie.

À dix-huit heures trente, elle se trouvait derrière le comptoir lorsqu’un jeune garçon entra.

Il devait avoir quinze ou seize ans.

Vêtements simples.

Sac à dos mouillé.

Il passa plusieurs minutes devant les réfrigérateurs.

Puis prit une bouteille de lait et un morceau de fromage.

Arrivé à la caisse, il posa quelques pièces.

Il manquait de l’argent.

— Je vais enlever le fromage, dit-il.

Émilie regarda les pièces.

Puis le garçon.

— Garde-le.

Il fronça les sourcils.

— Je n’ai pas assez.

— Je sais.

— Je peux revenir demain.

— Tu reviendras demain pour acheter autre chose.

Le garçon hésita.

— Vous êtes sûre ?

Une voix retentit derrière elle.

— C’est contraire au règlement.

Émilie se figea.

Puis se retourna.

Henri se tenait près de l’entrée.

Manteau brun.

Cheveux gris.

Petit sourire moqueur.

À côté de lui, Monsieur Bernard tentait de ne pas rire.

Émilie regarda Henri.

Puis le fromage.

Puis le jeune garçon.

— Il en a plus besoin que moi.

Henri éclata de rire.

Le garçon ne comprenait rien.

— Je peux partir ?

— Oui, répondit Émilie. Bonne soirée.

Il prit ses courses et sortit sous la pluie.

Henri s’approcha du comptoir.

— Vous n’avez rien appris en un an.

— Absolument rien.

— Désespérant.

Il posa une enveloppe devant elle.

— C’est quoi ?

— Ouvrez.

À l’intérieur se trouvait un document.

Émilie lut.

Puis relut.

Ses mains commencèrent à trembler.

— Henri…

— Continuez.

Elle parcourut la page.

La société exploitant la Crèmerie Saint-Martin avait été réorganisée.

Henri en conservait une part.

Mais une autre part appartenait désormais à Émilie.

Pas comme héritage.

Pas dans un futur hypothétique.

Maintenant.

— Je ne peux pas accepter ça.

— Bien sûr que si.

— On en a déjà parlé.

— Justement.

Il tira une chaise.

— Je ne vous donne pas le magasin.

— Ça y ressemble beaucoup.

— Je vous donne quinze pour cent.

— Quinze pour cent !

— Bernard en reçoit cinq.

Depuis l’autre côté du comptoir, le responsable releva brusquement la tête.

— Pardon ?

Henri sourit.

— Surprise.

Bernard s’approcha.

— Vous êtes sérieux ?

— Malheureusement.

— Pourquoi ?

Henri regarda les deux personnes devant lui.

— Parce qu’un commerce ne devrait pas appartenir uniquement à celui qui possède le capital. Il devrait aussi appartenir un peu à ceux qui lui donnent une âme.

Bernard resta silencieux.

Émilie avait les larmes aux yeux.

— Et les autres employés ?

— Prime de participation annuelle. Si la boutique se développe, ils en bénéficieront aussi.

Émilie secoua la tête.

— Vous avez tout préparé.

— J’ai eu beaucoup de temps libre depuis que certaines personnes m’interdisent de travailler.

Il prit une deuxième enveloppe.

— Et ceci est pour vous.

— Encore ?

— Ouvrez.

Cette fois, il s’agissait d’une lettre de l’école d’Émilie.

Une bourse complète pour les années restantes.

Financée par une fondation.

Elle reconnut le nom.

Fondation Madeleine Moreau.

Émilie porta une main à sa bouche.

Henri regarda ailleurs.

— Je l’ai créée le mois dernier.

— En son nom ?

Il acquiesça.

— Elle aurait aimé.

— Henri…

— Ne pleurez pas.

— Trop tard.

Il désigna la vitrine.

— Venez.

Ils sortirent devant la boutique.

La pluie était devenue plus fine.

Sur la façade, sous l’enseigne historique « Crèmerie Saint-Martin », une petite plaque venait d’être installée.

Émilie ne l’avait pas remarquée.

Elle lut :

ICI, PERSONNE NE DEVRAIT AVOIR HONTE DE DEMANDER DE L’AIDE.

En dessous, une phrase plus petite :

À Madeleine, qui croyait que la bonté n’est jamais une mauvaise affaire.

Émilie ferma les yeux quelques secondes.

— Elle disait vraiment ça ?

Henri sourit.

— Non.

Émilie le regarda, surprise.

— C’est vous qui l’avez inventée ?

— Complètement.

— Henri !

— Mais elle aurait pu le dire.

Émilie éclata de rire au milieu de ses larmes.

Bernard les rejoignit sous l’auvent.

— Nous avons encore des clients.

Henri le regarda.

— Toujours aussi romantique.

— Quelqu’un doit faire tourner votre entreprise sentimentale.

Ils rentrèrent.

Vers vingt heures, la boutique se vida.

Émilie compta la caisse pendant que Bernard vérifiait les réfrigérateurs.

Henri resta près de la fenêtre.

La même pluie.

La même lumière bleue.

La même rue.

Il tenait entre ses mains une petite bouteille de lait.

Émilie le remarqua.

— Encore ?

Henri leva la bouteille.

— Tradition annuelle.

— Votre carte fonctionne cette fois ?

— Normalement.

— Vérifiez avant de faire la queue.

Il s’approcha de la caisse.

Émilie scanna la bouteille.

Bip.

Henri posa sa carte.

Le terminal réfléchit.

Une seconde.

Deux secondes.

Puis :

PAIEMENT REFUSÉ.

Émilie le regarda.

Henri regarda l’écran.

Bernard éclata de rire depuis l’autre côté du magasin.

— Ce n’est pas possible !

Henri fouilla ses poches.

— J’ai changé de carte hier.

Émilie secoua la tête.

— Incroyable.

— Je peux vous payer demain.

Elle sortit deux pièces de sa poche.

Henri leva immédiatement la main.

— Absolument pas.

— Pourquoi ?

— Parce que maintenant vous possédez quinze pour cent de l’entreprise. Ce serait une opération comptable douteuse.

Émilie posa les pièces dans la caisse.

— Trop tard.

Elle lui tendit la bouteille.

Henri la regarda.

Exactement comme un an plus tôt.

Mais cette fois, il ne tremblait pas.

Et cette fois, personne ne baissa les yeux.

Il prit la bouteille.

— Merci.

Émilie sourit.

— Il paraît que vous en avez plus besoin que moi.