Deux clients sortirent discrètement leur téléphone.

Émilie, elle, resta immobile.

Elle pensa à sa mère.

Au loyer.

À l’électricité.

Aux économies presque inexistantes.

À ses études déjà repoussées.

Elle aurait pu s’excuser.

Elle aurait pu promettre de ne jamais recommencer.

Elle aurait pu supplier.

Au lieu de cela, elle détacha lentement son badge.

Le posa sur le comptoir.

Puis regarda Monsieur Bernard droit dans les yeux.

— Je referais exactement la même chose.

Le silence devint total.

Émilie prit son manteau accroché derrière la caisse.

Mais avant qu’elle ne puisse partir, Henri posa doucement la bouteille sur le comptoir.

Quelque chose venait de changer dans son visage.

Ses mains ne tremblaient plus.

Il glissa une main à l’intérieur de son vieux manteau et en sortit un smartphone moderne, beaucoup trop cher pour correspondre à l’image que tout le monde s’était faite de lui.

Monsieur Bernard fronça les sourcils.

Henri consulta l’écran.

Appela un numéro.

Il porta le téléphone à son oreille.

Attendit.

Puis sa voix, jusque-là faible, devint soudain calme et ferme.

— Validez l’acquisition.

Il écouta.

Monsieur Bernard cessa de respirer pendant une seconde.

Henri poursuivit :

— Oui… je suis à la Crèmerie Saint-Martin.

Cette fois, Monsieur Bernard blêmit.

Émilie regarda successivement les deux hommes.

— Quelle acquisition ? demanda-t-elle.

Henri raccrocha.

Puis il regarda la jeune caissière.

— Celle de ce magasin.

PARTIE 2 — L’HOMME AU MANTEAU MOUILLÉ
Personne ne parla pendant plusieurs secondes.

La pluie continuait pourtant de battre contre les vitres.

Un tramway passa dans la rue.

Quelque part derrière les rayons, un réfrigérateur se remit à bourdonner.

La vie poursuivait son cours alors que, dans la boutique, une phrase venait de tout arrêter.

Monsieur Bernard fut le premier à réagir.

Il eut un rire bref.

Nerveux.

— Très drôle.

Henri rangea lentement son téléphone.

— Je ne plaisante pas.

— Monsieur, je ne sais pas ce que vous essayez de faire…

La porte du magasin s’ouvrit.

Deux personnes entrèrent.

Une femme d’une quarantaine d’années portant un long manteau noir et un homme plus jeune avec une mallette.

Ils regardèrent Henri.

— Monsieur Moreau ?

Henri acquiesça.

La femme s’approcha.

— Tout est signé. Le vendeur vient de confirmer électroniquement. Le transfert définitif sera enregistré demain matin.

Monsieur Bernard resta pétrifié.

— Vous êtes…

La femme se tourna vers lui.

— Claire Dumas, avocate de Monsieur Henri Moreau.

Le nom semblait ne rien signifier pour Émilie.

Pour Monsieur Bernard, en revanche, il produisit un effet immédiat.

— Moreau ?

Henri le regarda.

— Oui.

Bernard déglutit.

Émilie observa la scène, complètement perdue.

Claire ouvrit sa mallette et posa plusieurs documents sur le comptoir.

Henri n’y jeta même pas un regard.

Il se tourna vers Émilie.

— Vous pouvez remettre votre manteau au vestiaire.

— Je ne travaille plus ici.

— Si.

Monsieur Bernard intervint.

— Une seconde. Je suis le responsable de cet établissement.

Henri le regarda.

— Vous l’étiez jusqu’à il y a quelques minutes.

Le visage du responsable se crispa.

— Vous ne pouvez pas débarquer et…

Henri leva légèrement la main.

Pas brutalement.

Juste assez pour lui demander de se taire.

— Monsieur Bernard, je connais ce magasin depuis bien plus longtemps que vous ne l’imaginez.

Puis il regarda autour de lui.

Les étagères en bois.

Le comptoir.

La grande vitrine.

— Ma femme achetait son fromage ici tous les samedis matin.

Sa voix s’adoucit.

— Pendant trente-six ans.

Le magasin changea soudain de dimension.

Henri ne regardait plus un commerce.

Il regardait un morceau de sa propre vie.

— Elle connaissait chaque propriétaire, continua-t-il. Même lorsque nous avons déménagé à l’autre bout de Lyon, elle revenait ici.

Émilie l’écoutait.

— Votre femme est…

Henri baissa légèrement les yeux.

— Elle est morte il y a dix mois.

Cette fois, sa fatigue parut réelle.

Pas jouée.

Pas fabriquée.

Quelque chose se noua dans la poitrine d’Émilie.

Henri poursuivit :

— Après sa mort, j’ai cessé de sortir. Puis j’ai appris que le propriétaire de cette crèmerie voulait vendre.

Il regarda Claire.

— J’ai décidé de la racheter.

Monsieur Bernard retrouva un peu de voix.

— Mais pourquoi venir habillé comme ça ?

Henri observa son manteau détrempé.

— Parce que ce sont mes vêtements.

— Vous voulez nous faire croire que…

— Je n’ai jamais dit que j’étais pauvre.

Il marqua une pause.

— C’est vous qui l’avez décidé.

Personne ne répondit.

Cette phrase frappa plusieurs clients plus fort qu’un reproche.

Henri se tourna vers Émilie.

— Pour être honnête, ma carte a réellement été refusée.

Émilie ouvrit de grands yeux.

— Vraiment ?

— J’ai bloqué le mauvais code deux fois ce matin et ma banque a suspendu certaines opérations. Et je n’avais presque pas d’espèces.

Un léger sourire traversa son visage.

— Les situations humiliantes arrivent aussi aux hommes qui ont de l’argent.

Émilie pensa à son geste.

Tout à coup, elle se sentit ridicule.

— Alors… vous n’aviez pas besoin que je paie.

Henri la fixa.

— Si.

Elle fronça les sourcils.

— Pas financièrement.

Il désigna la bouteille.

— J’avais besoin que quelqu’un me rappelle qu’il existait encore des gens capables de voir une personne avant de voir un problème.

Monsieur Bernard se raidit.

Henri se tourna vers lui.

— Et j’avais besoin de savoir quel type d’homme dirigeait le lieu que je m’apprêtais à acheter.

Bernard comprit immédiatement.

— Vous m’avez testé.

— Non.

Henri secoua la tête.

— Je n’avais rien prévu.

Il regarda son vieux manteau.

— Vous croyez probablement que je me suis déguisé. Ce manteau appartenait à mon frère. Il est mort il y a vingt ans. Je le porte quand il pleut parce que je n’arrive pas à m’en débarrasser.

Puis il désigna Émilie.

— Elle ne savait pas qui j’étais. Vous non plus. C’est précisément pour cela que ce qui vient de se passer compte.

Monsieur Bernard baissa légèrement la voix.

— J’appliquais simplement les règles.

— Les règles disent-elles qu’une employée n’a pas le droit d’acheter un produit avec son argent ?