Sophie comparut dans le box des accusés, privée de ses parures, vêtue d’un tailleur noir terne qui soulignait l’amertume et le vide de son regard. Elle fut condamnée à cinq ans d’emprisonnement, dont trois fermes, assortis d’une lourde amende et de la déchéance de ses droits civiques pour entrave à l’assistance médicale et mise en danger délibérée de la vie d’autrui. Lors de la lecture du verdict, son père Henri ne vint même pas assister à l’audience. Ruiné par la rupture unilatérale des contrats industriels avec le fonds de Jean-Baptiste de la Tour et traqué par le fisc pour des montages frauduleux dans des paradis fiscaux découverts lors de l’enquête préliminaire, l’illustre comte avait dû vendre le manoir aux enchères publiques pour éponger ses dettes avant de sombrer dans une retraite misérable et anonyme sur la côte d’Azur.

Trois ans passèrent.

L’air de ce matin de printemps était d’une pureté cristalline sur le plateau d’Évry, au sud de Paris. Devant nous s’étendait le nouveau complexe industriel de notre entreprise, baptisée désormais « Les Chantiers Durand », un géant de verre, de bois lamellé-collé et de panneaux solaires produisant les premiers processeurs biosourcés d’Europe.

Plus de six cents salariés, en tenues d’atelier ou en costumes d’ingénieurs, étaient rassemblés devant l’entrée principale du bâtiment administratif. Au centre de la cour, un bloc de granit brut des Vosges attendait d’être scellé comme première pierre symbolique de la nouvelle phase d’extension de l’usine.

Une berline électrique noire s’arrêta au pied de l’estrade. J’en descendis pour ouvrir la portière passager.

Pierre Durand en sortit d’un pas ferme, appuyé sur une simple canne de marche qu’il n’utilisait que pour les longues distances. À soixante-seize ans, son teint avait retrouvé des couleurs éclatantes, et ses yeux pétillaient d’une jeunesse renouvelée par le bonheur simple d’être aimé et respecté. Il portait un costume en tweed sur mesure, d’une élégance sobre et modeste, mais ses mains étaient toujours celles de l’artisan.

Une salve d’applaudissements chaleureux, sincères, nourris par des centaines d’hommes et de femmes reconnaissants, éclata sous la brise matinale. Mon père rougit légèrement, intimidé par tant d’égards, levant maladroitement sa casquette pour saluer la foule.

Je montai sur l’estrade et pris le micro :

— Mesdames et messieurs, chers collaborateurs. Il y a trois ans, dans une cour sombre de Versailles, quelqu’un a osé dire que la poussière et la sueur des travailleurs n’avaient pas leur place sur le marbre des puissants. On a voulu nous faire croire que la valeur d’un homme se mesurait à l’antiquité de son nom de famille ou au compte en banque de ses aïeux. Aujourd’hui, nous inaugurons ce pôle technologique non pas grâce à des intrigues de salon, mais grâce à la sueur, au sacrifice et à l’intégrité de l’homme sans qui rien de tout cela n’aurait existé.

Je me tournai vers lui, lui tendant une truelle de maçon en argent pur sur laquelle était gravée notre devise : « Sur le roc de l’effort, nulle trahison ne tient. »

— Papa, cette usine est la tienne. C’est à toi de poser la pierre d’angle.

Pierre s’avança lentement vers la dalle. Il s’agenouilla avec précaution, refusant mon aide d’un geste amusé de la main. Il prit la truelle, chargea une généreuse dose de mortier frais, et l’étala sur le socle avec ce geste parfait, souple et millimétré qu’il avait répété des millions de fois tout au long de son existence. Il déposa ensuite le bloc de granit, tapota doucement les bords pour en vérifier le niveau à l’œil nu, puis essuya le surplus de ciment d’un doigt expert.

Il se releva, s’essuya les mains sur son mouchoir de tissu, puis prit le micro avec une émotion contenue :

— Travaillez bien, les enfants, dit-il simplement de sa voix rauque mais pleine de tendresse. Ne mentez jamais à ceux qui vous aiment, et ne laissez jamais personne vous faire croire que vous valez moins que ceux qui portent des gants blancs.

Les vivats et les acclamations des ouvriers montèrent vers le ciel bleu de printemps. Je m’approchai de mon père et le serrai fort contre ma poitrine. Au loin, le clocher du village sonna midi, clair et joyeux, portant la promesse d’un avenir que nul mensonge ne pourrait plus jamais assombrir.