Sophie entra précipitamment derrière moi, le visage pourpre, les cheveux légèrement défaits par le vent, tentant désespérément de reprendre le contrôle de la mise en scène.
— Pardonnez-le, messieurs-dames ! s’écria-t-elle d’un rire forcé et suraigu, cherchant le regard rassurant des convives. Nicolas traverse une crise de nerfs terrible due au surmenage de la préparation de la levée de fonds ! La sécurité va immédiatement raccompagner cet individu hors du domaine… Maître d’hôtel, faites évacuer cet homme !
Deux gardes du corps en costume noir, postés près du buffet, firent un pas en avant. Je m’arrêtai net au pied de l’estrade d’honneur, déposant doucement mon père sur l’un des fauteuils en velours pourpre réservés aux invités d’honneur. Pierre laissa échapper une longue plainte rauque, ses doigts s’agrippant convulsivement au tissu précieux.
— Qu’un seul d’entre vous fasse un geste, dis-je d’une voix glaciale qui porta jusqu’aux confins de la galerie, et je le fais envoyer en prison pour non-assistance à personne en danger et complicité de tentative d’assassinat.
Henri de Saint-Arnaud posa lentement son verre sur un guéridon, l’air scandalisé par cette intrusion qu’il jugeait de mauvais goût.
— Nicolas, mon cher garçon, qu’est-ce que cela signifie ? Nous sommes ici pour sceller une alliance industrielle et familiale, pas pour jouer une farce de bas étage. Prends ton père, emmène-le dans une chambre d’amis si tu y tiens absolument, mais ne donne pas ce spectacle lamentable devant nos partenaires financiers ! La famille de Saint-Arnaud a des traditions d’élégance que vous semblez malheureusement ignorer.
— Vos traditions, monsieur de Saint-Arnaud, reposent sur le vol, la lâcheté et le sang des ouvriers, répondis-je sans broncher, en m’avançant vers le micro dressé sur le pupitre de conférence.
Je sortis de ma poche intérieure le téléphone de mon père, le posai sur le lutrin et le branchai directement au boîtier de retransmission audiovisuelle qui servait à projeter ma présentation financière sur l’écran géant de huit mètres de diagonale.
L’écran blanc s’alluma instantanément, projetant en haute définition les captures d’écran du journal d’appels, les messages envoyés depuis l’adresse IP de Sophie et les courriels falsifiés adressés à l’hôpital. La stupéfaction figea la salle. Même les serveurs arrêtèrent le service des plateaux, les yeux écarquillés devant les preuves irréfutables qui s’étalaient sous les yeux des plus grands industriels du pays.
— Regardez bien cet écran, mesdames et messieurs, repris-je, la voix vibrante d’une colère contenue mais implacable. Cet homme assis là, que ma fiancée et sa noble famille traitent de chien errant, c’est Pierre Durand. Il a travaillé pendant quarante-cinq ans sur les chantiers de France. C’est avec la vente de sa maison de banlieue et le produit de son plan d’épargne retraite qu’il a financé les premières recherches de notre start-up. Il a déchargé lui-même les premiers serveurs informatiques lorsque nous n’avions pas les moyens de payer des manutentionnaires. Et pendant que vous buviez du champagne à mille euros la bouteille pour célébrer une technologie révolutionnaire, ma charmante fiancée bloquait les appels d’urgence de son chirurgien cardiaque pour qu’il meure en silence dans une chambre miteuse sans venir faire d’ombre à vos convenances bourgeoises !
Un murmure d’effroi parcourut les rangs. Une femme au premier rang, épouse d’un haut magistrat, porta sa main à ses lèvres en étouffant un haut-le-cœur. Sophie tenta de monter sur l’estrade, les yeux exorbités par la fureur :
— C’est faux ! Ce sont des montages ! Tu inventes tout pour salir mon nom parce que tu as peur de notre mariage ! Papa, fais quelque chose ! Chasse-le !
— Tais-toi, Sophie, aboya une voix d’outre-tombe depuis le centre de la pièce.
C’était Jean-Baptiste de la Tour, l’actionnaire majoritaire du consortium d’investissement, un vieil homme respecté aux cheveux blancs, patriarche austère de l’industrie métallurgique européenne, connu pour son intransigeance morale et sa discrétion légendaire. Il s’avança lentement, appuyé sur sa canne en ébène, fixant l’écran avec une gravité d’inquisiteur. Il s’arrêta devant le fauteuil où gisait mon père, puis se tourna vers Henri de Saint-Arnaud.
— Henri, dit le patriarche d’une voix sourde et terrible, j’ai connu ton père sur les bancs de la faculté. C’était un homme d’honneur. Mais toi et ta fille, vous n’êtes que des coquilles vides, boursouflées de vanité. Si ce que ce jeune homme montre est authentique — et nous voyons tous les horodatages et les certificats officiels de l’AP-HP —, vous avez franchi une ligne que nulle fortune ne saurait effacer.
Jean-Baptiste se tourna vers moi, son regard s’adoucissant :
— Monsieur Durand, votre père est en train de faire un arrêt respiratoire. Les règlements de comptes attendront. Où est votre bon sens ?
Au même instant, la porte latérale de l’orangerie s’ouvrit avec fracas. Les gyrophares bleus du SAMU et des véhicules de gendarmerie balayèrent les façades de calcaire du château d’une lumière stroboscopique inquiétante. Quatre urgentistes casqués et équipés d’un défibrillateur portable firent irruption dans la salle, guidés par le signal d’urgence que j’avais déclenché depuis ma montre connectée dès l’instant où j’avais vu mon père s’effondrer sur le perron.
— Écartez-vous ! cria le médecin urgentiste en s’agenouillant auprès du vieillard. Fibrillation ventriculaire ! Chargez à deux cents joules ! Dégagez !
Le corps frêle de mon père bondit sous la décharge électrique. La salle retint son souffle. Pour la première fois de ma vie, j’oubliai l’argent, l’entreprise, le succès et les regards du monde entier. Je tombai à genoux sur le marbre froid, prenant la main calleuse et glacée de mon père entre les miennes, pleurant à chaudes larmes, sans pudeur, devant ces quarante milliardaires réduits au rôle de spectateurs impuissants de la fragilité humaine.
— Reviens, papa… Ne me laisse pas seul avec ces monstres… Reviens, s’il te plaît.
Un deuxième choc fut administré. Puis un bip régulier, fragile mais constant, résonna sur le moniteur portable de l’équipe de secours.
— Rythme sinusal rétabli, annonça le médecin en essuyant son front d’un revers de manche. La tension est basse, il faut l’intuber immédiatement et l’évacuer sous assistance circulatoire vers Pompidou. Chaque minute compte.