Claire était debout au milieu de la pièce, arrachant les tiroirs de la commode de mon fils de neuf ans et vidant les penderies de ma fille sur le sol. Des piles de vêtements gisaient en vrac, piétinées. Hugo et Chloé regardaient la scène depuis le couloir, les bras croisés, avec le même mépris arrogant que leur mère.

— Mais qu’est-ce que tu fais là ? ai-je crié, cette fois sans me retenir totalement.

C’est là qu’elle m’a lancé cette réplique ignoble, le menton levé, une moue dédaigneuse sur les lèvres :

— Tes enfants n’ont plus besoin de cette chambre. Les miens ont besoin de plus d’espace, alors les tiens dormiront sur des matelas dans le couloir s’il le faut !

Thomas est arrivé en courant, alerté par mes protestations.

J’ai tourné la tête vers lui, attendant la comédie habituelle. Il n’a pas élevé la voix. Il n’a même pas esquissé un geste pour retenir sa sœur. Il a simplement poussé ce long soupir d’impuissance hypocrite que je connaissais trop bien désormais :

— Élodie, elle traverse une période difficile. Claire et ses enfants vont rester quelque temps avec nous. Tu vas devoir t’y habituer.

J’ai regardé Thomas. Puis Claire.

Mon regard devait avoir quelque chose de si étrangement calme, si totalement dénué de la détresse habituelle qu’ils espéraient, que Claire s’est arrêtée un instant, les mains suspendues au-dessus d’un pull d’Emma.

— Très bien, ai-je dit doucement. Vous avez raison. Vous devriez emmener les enfants au cinéma comme prévu cet après-midi. Prenez l’air. Thomas, emmène-les tous les quatre. J’ai besoin d’être seule pour faire le point et ranger tout cela.

Rassuré par ce qu’il a pris pour un effondrement intérieur menant à la capitulation totale, Thomas a hoché la tête avec empressement.

— C’est une excellente idée. On te laisse respirer, chérie. On sera de retour pour dix-huit heures.

Dès que la porte d’entrée a claqué derrière eux, la machine s’est mise en branle.

Il était treize heures trente.

À treize heures quarante-cinq, Maître Delmas est arrivée, accompagnée de Maître Rameau, huissier de justice, de deux déménageurs professionnels équipés de matériel de manutention et de cartons, et d’un serrurier certifié.

Pendant deux heures, l’huissier a dressé un procès-verbal impitoyable : chaque rayure profonde sur ma table en chêne a été mesurée et photographiée, les tiroirs renversés de mes enfants constatés, l’état d’occupation sans titre de la chambre de travail minutieusement documenté.

Puis les déménageurs sont entrés en action.

Toutes les affaires de Claire et de ses enfants — absolument tout, depuis leurs valises, leurs vêtements souillés, les jouets éparpillés, jusqu’au moindre tube de dentifrice et aux cartons entassés — ont été méthodiquement emballés, scellés sous inventaire d’huissier, puis chargés dans une camionnette à destination d’un garde-meuble sécurisé dont le premier mois de location avait été réglé par mes soins.

À seize heures, le serrurier a démonté l’ancien barillet de la porte palière blindée pour installer une serrure multipoints haute sécurité dernière génération. Il a remis trois exemplaires des nouvelles clés entre mes mains.

À seize heures trente, une notification officielle de rupture d’hébergement à titre gracieux, assortie d’une sommation d’interdiction de paraître sous peine de poursuites pour violation de domicile et harcèlement moral, a été scotchée en bonne et due forme sur le montant extérieur de la porte par l’huissier, avec l’adresse du garde-meuble où Claire pourrait récupérer ses effets personnels sur présentation d’une pièce d’identité.

À dix-sept heures quinze, l’appartement était immaculé. Mes enfants étaient en sécurité chez mes grands-parents maternels, mangeant des crêpes et ignorant tout du drame qui se nouait. L’air de mon logement s’était enfin purifié. Mon bureau avait retrouvé son calme.

Sur la grande table en chêne, malgré la balafre laissée par la clé d’Hugo, trônaient trois dossiers distincts, alignés au millimètre près.

À dix-huit heures précises, des éclats de voix ont résonné dans la cage d’escalier.

J’ai entendu les pas lourds de Thomas, les piaillements des enfants et le rire perçant de Claire. Puis le bruit métallique d’une clé que l’on glisse dans une serrure.

La clé a tourné dans le vide.

Des grognements d’agacement ont suivi. Thomas a réessayé, plus fort, secouant la poignée.

— Qu’est-ce qui se passe avec cette serrure ? a râlé la voix de Claire. Elle coince ?

— C’est bizarre, le panneton ne prend pas, a soufflé Thomas à travers le bois. Élodie ! Ouvre ! La clé tourne dans le beurre !

J’ai attendu quelques secondes pour savourer le poids de ce silence conquis de haute lutte, puis j’ai ouvert la porte d’un geste mesuré, bloquée par la chaîne de sécurité intérieure.

Thomas m’a regardée avec irritation, un sac de maïs soufflé à la main.

— Mais qu’est-ce que tu fabriques ? Ouvre la chaîne ! Pourquoi la clé ne fonctionne plus ?

Claire tentait déjà de pousser la porte de l’épaule pour s’engouffrer dans le couloir avec ses sacs.

— Écarte-toi, Élodie, j’ai les pieds en compote !

Je n’ai pas cillé. J’ai retiré la chaîne et me suis avancée sur le seuil, bloquant l’accès de toute ma stature. Derrière moi, dans le salon, Maître Delmas est apparue, vêtue de son tailleur sombre, un dossier sous le bras, le regard impassible.

— Claire, ai-je dit avec une voix d’une netteté cristalline, tu ne mettras plus jamais un pied dans cet appartement.

Un silence stupéfait s’est abattu sur le palier. Hugo et Chloé ont arrêté de chahuter.

— Qu’est-ce que c’est que cette plaisanterie ? a aboyé Thomas, les joues empourprées par la colère naissante. Élodie, tu perds complètement la tête ! Ouvre cette porte immédiatement et laisse entrer ma sœur !

— Tu devrais lire le document affiché à ta gauche, Thomas, a répliqué calmement l’avocate en s’avançant. Je suis Maître Delmas, représentante légale de madame Élodie Moreau. Tous les biens personnels de madame Claire Moreau ont été retirés des lieux par voie d’huissier et déposés dans un garde-meuble de l’agglomération nantaise. Les clés et le récépissé sont consignés à l’étude. Si madame Moreau fait un pas de plus au-delà de ce seuil, les forces de police seront dépêchées sur-le-champ pour violation caractérisée de domicile privé.