Et Claire répondait :
« Parfait, frérot. Je joue la fille aux abois, je squatte l’atelier et j’envenime son quotidien. Plus vite elle craquera, plus vite elle voudra déménager loin de moi et dira oui à ton projet de grand air sur la côte. Mets-lui la pression avec les enfants. Il faut qu’elle se sente coupable de son égoïsme. »
La trahison n’était pas un accident de parcours. C’était un complot froid, méticuleux, prémédité. L’homme qui partageait ma couche depuis près d’une décennie n’avait pas simplement un faible aveugle pour sa sœur cadette : il était son complice, son stratège, son associé dans une machination sordide destinée à me dépouiller du seul bien que mes défunts parents m’avaient transmis pour assurer l’avenir de nos propres enfants.
La fureur qui m’a envahie à cet instant précis n’était pas un feu brûlant qui fait crier. C’était une flamme bleue, silencieuse, glaciale, qui transforme le sang en acier.
Je n’ai pas pleuré. Pas une larme. J’ai sorti mon smartphone, j’ai photographié chaque document, chaque relevé, chaque ligne d’e-mail avec une netteté irréprochable. J’ai scanné les pièces via une application sécurisée, téléversé les copies sur un disque dur externe que j’ai immédiatement glissé dans la doublure de mon manteau, et envoyé une double sauvegarde cryptée sur une adresse mail secrète créée dix minutes plus tôt. Puis j’ai tout replacé exactement comme je l’avais trouvé, au millimètre près.
À quatorze heures, j’avais rendez-vous dans le cabinet de Maître Hélène Delmas, l’avocate et ancienne amie d’enfance de ma mère. Une femme brillante, redoutable, spécialisée dans le droit de la famille et le droit patrimonial.
Lorsque j’ai posé les dossiers imprimés sur son bureau en chêne massif, Maître Delmas a chaussé ses lunettes. Au fil de sa lecture, ses lèvres fines se sont pincées. Elle a levé les yeux vers moi, son regard oscillant entre l’incrédulité et une vive indignation professionnelle.
— Élodie… votre mari et sa sœur ne sont pas simplement immoraux. Ce qu’ils ont consigné par écrit relève d’une tentative caractérisée d’escroquerie et d’abus de confiance, doublée d’une fraude fiscale et d’une dissimulation d’actifs dans le cadre du divorce de Claire. Votre appartement nantais est votre propriété exclusive, acquise par donation avant toute union, sous le régime de la séparation de biens. Il ne peut absolument rien toucher sans votre signature volontaire. Mais s’ils avaient réussi à vous faire vendre pour réinvestir dans leur SCI fictive, vous auriez été prise au piège d’une procédure interminable.
— Que fait-on, Maître ? ai-je demandé d’une voix d’un calme presque surnaturel.
— Vous ne dites rien pour l’instant. Nous préparons la contre-offensive. Votre mari pense avoir le contrôle total de la partie d’échecs. Nous allons le laisser avancer son pion final. Mais avant cela, nous allons couper les vivres de sa sœur et informer les parties concernées.
Un sourire subtil a étiré le coin de mes lèvres.
— Parlons de Marc, l’ex-mari de Claire, ai-je suggéré.
— Oh, oui, a murmuré Maître Delmas avec un éclat féroce dans les yeux. L’avocat de monsieur Marc Vidal sera enchanté d’apprendre que madame Claire Moreau dispose de 340 000 euros dissimulés hors du territoire métropolitain, pendant qu’elle réclame une prestation compensatoire exorbitante devant le juge aux affaires familiales de Bordeaux.
En sortant du cabinet, j’ai passé un autre appel : une société de serrurerie industrielle haut de gamme, ainsi qu’un huissier de justice territorialement compétent pour faire constater l’état des dégradations de mon mobilier et l’occupation illicite des lieux. Tout a été programmé pour le vendredi suivant, date à laquelle Thomas avait prévu d’emmener Claire et les quatre enfants pour un après-midi de promenade et de cinéma afin, disait-il, de « me laisser un moment de calme pour réfléchir à l’avenir ».
Les trois jours qui ont suivi ont été une épreuve psychologique d’une rare intensité.
Vivre sous le même toit que son bourreau et le voir jouer la comédie de la bonté fraternelle exige une maîtrise de soi que je ne me soupçonnais pas.
Le mercredi soir, Thomas est venu s’asseoir près de moi sur le canapé alors que je regardais un dossier d’architecture. Il a posé sa main sur mon épaule, feignant une tendresse infinie.
— Élodie, mon amour… Je sais que la cohabitation est difficile. Tu es fatiguée, les enfants se disputent, l’appartement devient trop étroit. Tu as vu comment Claire et ses petits se sentent à l’étroit ? Les nôtres aussi manquent d’espace.
— C’est vrai, ai-je répondu en le regardant droit dans les yeux, le visage impassible. C’est très exigu.
— J’ai peut-être une idée formidable, a-t-il enchaîné, le ton mielleux et enthousiaste. J’ai repéré une propriété magnifique près de la mer, vers Pornic. Un corps de ferme réhabilité, de quoi faire des chambres d’hôtes pour ton activité de déco et assurer une rente pour nous quatre. Claire a un peu d’économies qu’elle pourrait investir avec nous sous forme de société commune pour nous aider à obtenir le prêt. On vendrait cet appartement-ci, qui a pris beaucoup de valeur depuis dix ans, et on démarre une nouvelle vie, tous ensemble, au vert. Qu’en penses-tu ?
Le script s’exécutait au mot près. Pas une ligne n’avait été modifiée par rapport à ses e-mails.
— C’est une proposition très séduisante, Thomas, ai-je articulé lentement. Vraiment. Laisse-moi juste boucler mes comptes ce week-end pour voir ce que nous pouvons en tirer.
Ses yeux ont brillé d’une lueur triomphante qu’il a tenté de masquer sous un faux baiser sur ma tempe.
— Tu verras, tu ne le regretteras pas. C’est pour notre famille.
Le vendredi matin, l’étincelle finale a éclaté.
Claire, persuadée que j’étais désormais soumise et sur le point de céder à l’injonction de Thomas, a décidé de pousser l’humiliation jusqu’à son paroxysme. Alors que j’étais dans la cuisine, j’ai entendu un fracas épouvantable venant de la chambre de Lucas et Emma.
Je suis accourue.