« Lâchez-moi ! Vous êtes complètement hystériques ! hurla Éléonore en se débattant. Vous n’avez aucune preuve ! Vous me retenez contre mon gré, c’est de la séquestration ! »

« Nous allons voir ce que la police en pense, répliqua Marc sans desserrer son étreinte. Maya, cours chercher Julien et les gardes du domaine à l’entrée de la tente des invités. Dis-leur de venir immédiatement ici, sans faire de scandale auprès des convives. Va ! »

Maya hocha vigoureusement la tête et fila comme une flèche à travers la porte, prenant soin d’éviter les fragments de verre qui parsemaient le sol.

Restée seule en face de la femme qui avait failli la détruire, Chloé s’avança lentement vers le sac d’Éléonore, resté ouvert sur le tapis. Du bout des doigts, évitant tout contact direct avec l’intérieur, elle renversa avec précaution le contenu sur une petite table basse en verre.

Parmi les poudriers, les pinceaux et les trousses de fards, deux éléments détonaient violemment :
Une fiole en verre ambré de qualité médicale, dépourvue d’étiquette commerciale mais surmontée d’un bouchon scellé en paraffine, et une seringue à usage unique dont l’aiguille portait encore des traces d’un liquide huileux. À côté se trouvait une enveloppe kraft épaisse, non fermée.

Chloé jeta un œil à l’intérieur de l’enveloppe : des liasses de billets de banque neufs, attachées par des bandes de papier bancaire, pour une somme qui semblait avoisiner plusieurs dizaines de milliers d’euros. Et au fond de l’enveloppe, griffonné sur un carton d’hôtel luxueux, un mot manuscrit à l’encre noire :

« Assure-toi que la dose soit pulvérisée directement sur son cou et son décolleté avant sa sortie. Qu’elle s’effondre avant d’atteindre l’autel. Le reste des fonds sera débloqué dès l’annulation officielle. Ne laisse aucune trace du flacon original. »

La respiration de Chloé se bloqua. Ce n’était pas un simple acte de rancœur professionnelle ou de jalousie passagère. C’était une tentative d’assassinat froidement commanditée, calculée pour frapper au moment exact où elle devait prononcer ses vœux devant trois cents personnes.

Chapitre 3 : Les aveux sous pression
Quelques minutes plus tard, deux agents de sécurité du domaine se tenaient de part et d’autre d’Éléonore, désormais assise sur une chaise au coin de la pièce, les mains entravées. Julien, le fiancé de Chloé, venait de faire irruption dans le boudoir. Déjà vêtu de son smoking sombre, il avait le teint livide, partagé entre une panique indicible et une fureur volcanique.

« Mon Dieu, Chloé… murmura-t-il en la prenant dans ses bras avec une douceur infinie. Quand Maya m’a raconté… je n’y croyais pas. Tu vas bien ? Tu n’as rien touché ? »

« Grâce à Maya, je suis saine et sauve, répondit Chloé en se blottissant contre lui quelques secondes pour puiser la force d’affronter la suite. Mais regarde ce mot, Julien. Regarde ce qu’ils avaient prévu. »

Julien prit le carton entre deux doigts en veillant à ne pas altérer les empreintes. Au fur et à mesure qu’il parcourait les lignes courtes et tranchantes de l’écriture manuscrite, ses mâchoires se crispèrent si fort que ses tempes tressaillirent.

« Cette écriture… dit-il d’une voix sourde. »

Chloé le fixa avec intensité.

« Tu la reconnais ? »

« J’ai vu cette façon de tracer les majuscules des centaines de fois sur des dossiers de succession, répondit Julien en levant les yeux vers son beau-père. Les boucles des ‘d’ et la barre oblique des ‘t’. C’est une signature graphique que je connais trop bien. »

Il se tourna brusquement vers Éléonore, son regard transperçant la jeune femme comme une lame d’acier.

« Vous travaillez pour elle, n’est-ce pas ? Pour Béatrice. »

Le nom flotta dans la pièce comme une ombre sinistre.

Béatrice d’Ormesson n’était autre que l’ancienne associée de la famille de Julien, une femme d’affaires influente qui avait espéré, des années durant, marier sa propre fille à Julien afin de fusionner leurs empires financiers respectifs. Lorsque Julien avait annoncé ses fiançailles avec Chloé – une jeune restauratrice d’art sans fortune dynastique –, le rejet avait été vécu par Béatrice comme un affront public intolérable, doublé d’une déroute financière majeure suite à l’annulation d’un projet immobilier commun.

Éléonore refusait d’ouvrir la bouche, les yeux rivés au sol.

« Vous feriez mieux de parler maintenant, intervint Marc d’une voix posée mais implacable. La police scientifique est en route. Le flacon brisé contient un poison violent. Ce que vous risquez ici, ce n’est pas une simple amende pour dégradation ou agression légère : c’est une inculpation pour tentative d’assassinat avec préméditation. En France, cela signifie la réclusion criminelle à perpétuité. La seule chose qui puisse vous sauver de vingt ou trente ans d’isolement total, c’est de désigner la personne qui vous a donné ces billets et rédigé cet ordre. »

Le visage d’Éléonore se décomposa. La panique, jusque-là contenue sous une carapace d’arrogance et de déni, submergea soudain toutes ses défenses. Les larmes commencèrent à couler sur son maquillage soigné.

« J’avais… j’avais des dettes de jeu énormes, balbutia-t-elle, les lèvres tremblantes. Des gens menaçaient ma famille… Elle m’a contactée il y a un mois. Elle savait tout de ma situation. Elle m’a dit que ce n’était qu’un produit provoquant une crise respiratoire sévère, un choc allergique pour stopper la cérémonie et faire annuler le mariage ! Elle m’avait juré qu’elle ne mourrait pas ! »

« Vous avez mis une substance létale dans ce flacon et vous osez prétendre que vous ignoriez le danger ? s’emporta Julien, que Marc dut retenir par l’épaule. Où est-elle en ce moment ? »

« En bas, lâcha Éléonore dans un sanglot convulsif. Elle est parmi les invités d’honneur. Elle voulait assister au spectacle depuis le premier rang… Elle m’a ordonné de lui envoyer un signal dès que la brume serait vaporisée pour qu’elle puisse feindre la surprise et jouer les bienfaitrices en appelant les secours. »

Chloé inspira profondément. La terreur initiale fit place à une détermination lucide et glaciale. Le jour qui devait célébrer leur union n’allait pas être le théâtre d’un deuil, mais celui de la justice.