Chloé resta pétrifiée. Assise devant son miroir ancien à trois pans, vêtue d’une robe de mariée dont la traîne immaculée serpentait sur les lattes cirées, elle contemplait la scène sans parvenir à en ordonner les détails dans son esprit. La fiole vintage en verre taillé, cadeau scellé reçu à l’aube, n’était plus qu’un amas de débris coupants baignant dans un liquide transparent, légèrement visqueux, qui commençait déjà à bouillonner silencieusement au contact du vernis du parquet.

Devant elle se tenait Maya, sa nièce de neuf ans. La fillette était essoufflée, la poitrine soulevée par des sanglots retenus, les joues rougies par une course effrénée à travers les corridors du manoir. Ses deux petites mains serraient les bras nus de Chloé avec une poigne d’une intensité désespérée.

« Maya… murmura la mariée, la voix brisée par l’incompréhension. Qu’est-ce que tu as fait ? C’était… c’était le parfum d’Hélène. Tu as failli te couper ! »

Mais l’enfant ne regardait pas Chloé. Ses yeux sombres, écarquillés par une terreur brute, étaient braqués sur la styliste.

Éléonore, la styliste et maquilleuse engagée pour l’événement, n’avait pas reculé d’un millimètre. Pourtant, toute la grâce professionnelle qu’elle affichait quelques secondes plus tôt s’était évaporée d’un coup. Ses doigts fins, encore crispés dans la position de la pulvérisation, tremblaient à présent de rage ou de panique. Un masque de cire semblait avoir figé ses traits d’ordinaire si harmonieux.

« Cette gamine est complètement folle ! s’écria Éléonore, la voix anormalement aiguë, brisant le silence pesant. Elle a jailli comme une furie ! Chloé, vous avez vu ce qu’elle vient de faire ? Votre robe aurait pu être ruinée ! Ce flacon valait une fortune ! »

« Ne l’écoute pas, Chloé ! hurla Maya, les larmes coulant enfin sur ses joues rondes. Elle ment ! Elle mentait depuis le début ! J’ai vu ce qu’elle a fait dans le salon d’essayage ! »

Chloé tenta de se lever, mais l’ourlet lourd de sa robe en tulle et dentelle de Calais entrava ses mouvements. Elle posa une main tremblante sur l’épaule de la petite fille.

« Maya, calme-toi, je t’en prie. Respire. Que dis-tu avoir vu ? »

« Elle avait une seringue en métal et deux bouteilles brunes cachées dans son sac ! continua l’enfant d’un trait, pointant un index accusateur vers la styliste. Je cherchais mon ruban pour les cheveux près du petit salon. La porte était entrouverte. Elle ne m’a pas entendue. Elle a vidé la fiole dorée dans le lavabo, puis elle a injecté un liquide transparent qui sortait d’un flacon avec une étiquette marquée d’une tête de mort rouge. Elle a souri en le faisant, Chloé ! Elle souriait ! »

Un frisson glacial parcourut l’échine de Chloé. Elle tourna lentement le visage vers le sol. Là où le liquide s’était répandu, le bois précieux du parquet ne se contentait pas d’être mouillé : de minuscules bulles grises apparaissaient le long des rainures, et une odeur d’amande amère mêlée d’acide sulfurique commençait à saturer l’air ambiant.

« Ce n’est pas du parfum, dit Chloé, d’une voix qui n’était plus qu’un souffle glacé. »

Éléonore recula d’un pas imperceptible en direction de la commode où était posé son grand sac de voyage en cuir noir.

« C’est absurde, tenta de temporiser la styliste avec un rire forcé qui sonnait creux. Les enfants inventent des histoires pour se rendre intéressants le jour où l’attention n’est pas portée sur eux. Chloé, regardez-moi. Je travaille dans la haute couture depuis six ans. Pourquoi ferais-je une chose pareille ? Ce parfum contenait simplement des essences concentrées et des solvants végétaux traditionnels, voilà tout ! Éloignez cette enfant, il est temps de refaire votre voile, le cortège s’assemble dans la cour. »

« Alors touchez-le, dit soudain Maya. »

La pièce retomba dans un mutisme absolu.

« Touchez le liquide sur le sol, répéta la fillette avec une gravité qui ne correspondait pas à son âge. Si c’est juste de l’essence de fleurs, frottez-en une goutte sur votre poignet, comme vous vouliez le faire sur le cou de Chloé. »

Éléonore blêmit. Ses yeux firent un va-et-vient nerveux entre la porte entrouverte et la fenêtre donnant sur les jardins suspendus du domaine. Son silence fut plus retentissant qu’un aveu.

Chapitre 2 : La découverte glaçante
Chloé sentit ses jambes fléchir. La confiance qu’elle avait aveuglément accordée à cette femme depuis trois mois – lors de chaque essayage, lors de chaque retouche millimétrée de cette robe qui représentait le plus beau jour de son existence – s’effondrait comme un château de cartes.

« N’approchez plus de moi, ordonna Chloé en se redressant de toute sa taille, tirant Maya fermement derrière elle. Pas un geste. »

Au même instant, des pas rapides retentirent dans le couloir feutré. La porte battante s’ouvrit sur Marc, le père de Chloé, vêtu de son costume de cérémonie gris perle, une fleur d’œillet à la boutonnière.

« Chloé, ma chérie ? Qu’est-ce qui se passe ici ? On a entendu un fracas depuis l’escalier d’honneur, les musiciens se demandent… »

L’homme s’interrompit net en franchissant le seuil. Il plissa les yeux, agressé par l’odeur chimique piquante qui flottait dans la chambre, puis son regard balaya les tessons de cristal et les visages défaits des trois personnes présentes.

« Papa, n’entre pas sans faire attention au sol, l’avertit Chloé, la voix tremblante mais ferme. Maya vient de m’empêcher de respirer ou d’appliquer ce flacon. Regarde ce que ce liquide fait au parquet. »

Marc s’accroupit prudemment à un mètre de la flaque. Ancien ingénieur chimiste dans l’industrie pharmaceutique, il reconnut presque immédiatement les micro-réactions d’oxydation sur la cire et le dégagement d’acide cyané. Il releva la tête, les yeux assombris par une colère sourde et terrible.

« Personne ne sort d’ici, lâcha-t-il d’un ton d’acier. »

Voyant l’étau se resserrer, Éléonore fit un mouvement brusque vers son sac posé sur le guéridon. Mais Marc, malgré son âge, réagit avec une vivacité foudroyante. Il intercepta le bras de la styliste et écarta d’un coup de pied le sac hors de sa portée.