Elle s’agenouilla devant l’enfant.
« Tu n’as rien fait de mal. »
Sophie baissa les yeux vers son pain.
« Je peux le rendre. »
Emma lui prit doucement la main.
« Non. Garde-le. »
Puis elle se releva.
C’est alors qu’elle remarqua le regard de la grand-mère.
La vieille dame ne semblait plus embarrassée.
Elle fixait Victor avec une tranquillité presque inquiétante.
« Monsieur Delacroix », dit-elle.
Victor soupira.
« Quoi encore ? »
« Vous êtes bien le responsable de cette boulangerie ? »
« Évidemment. »
« Depuis combien de temps ? »
Il fronça les sourcils.
« Cela ne vous regarde pas. »
La femme hocha lentement la tête.
Puis elle ouvrit son vieux sac à main brun.
Elle en sortit un téléphone portable.
Composa un numéro.
Attendit quelques secondes.
Et prononça calmement :
« Appelez mon avocat. J’ai trouvé la boulangerie. »
Victor se figea.
Il regarda la vieille dame.
Puis la devanture.
Puis son visage.
Une inquiétude soudaine traversa ses yeux.
Car il venait de comprendre quelque chose.
Le nom Moreau ne lui était pas totalement inconnu.
Et cette boulangerie cachait une histoire que personne n’était censé découvrir.
PARTIE 2 — LE SECRET DE LA BOULANGERIE
Le lendemain matin, Emma se réveilla avant son réveil.
Pendant quelques secondes, elle oublia ce qui s’était passé.
Puis elle aperçut son chemisier lavande suspendu près de la fenêtre.
Et tout lui revint.
Le petit pain.
Sophie.
La colère de Victor.
Son tablier abandonné.
Son licenciement.
Elle resta allongée, les yeux ouverts.
Son studio était minuscule.
Une seule pièce sous les toits.
Un lit étroit.
Une petite table.
Deux chaises dépareillées.
Une kitchenette.
Par la fenêtre, elle apercevait les cheminées des immeubles voisins.
Paris s’éveillait lentement sous un ciel gris.
Emma se leva.
Prépara un café.
Puis consulta son compte bancaire.
Vingt-six euros et douze centimes.
Elle sentit son cœur se serrer.
Son téléphone vibra.
Sa mère.
« Bonjour, ma chérie. Tu es déjà debout ? »
Emma força un sourire.
« Oui, maman. »
« Tu travailles aujourd’hui ? »
Un silence.
« Non. »
« Tu es malade ? »
« Non, non. Tout va bien. »
Sa mère connaissait trop bien cette voix.
« Emma ? »
La jeune femme ferma les yeux.
« J’ai perdu mon travail. »
Sa mère ne répondit pas immédiatement.
Puis elle demanda doucement :
« Qu’est-ce qui s’est passé ? »
Emma raconta tout.
Quand elle termina, sa mère soupira.
« Oh, ma chérie… »
Emma sentit les larmes monter.
« Je sais que j’aurais dû faire attention. »
« Non. »
La voix maternelle était ferme.
« Tu as aidé une petite fille qui avait faim. »
« Mais je n’ai plus de salaire. »
« On trouvera une solution. »
Emma baissa la tête.
« Tu dis toujours ça. »
Sa mère répondit doucement :
« Parce qu’il y a presque toujours une solution. Même quand on ne la voit pas encore. »
Emma essuya ses yeux.
« Je t’aime, maman. »
« Moi aussi. Et je suis fière de toi. »
Après avoir raccroché, Emma ouvrit son ordinateur.
Elle commença à consulter les offres d’emploi.
Vendeuse en boulangerie.
Employée polyvalente.
Serveuse.
Préparatrice de commandes.
Les annonces défilaient.
Elle envoyait des candidatures sans beaucoup d’espoir.
Mais vers dix heures, quelqu’un frappa à sa porte.
Emma se leva.
Une femme élégante, d’environ quarante-cinq ans, se tenait sur le palier.
Elle portait un manteau bleu marine et tenait un porte-documents.
« Mademoiselle Laurent ? »
Emma hocha la tête.
« Oui. »
« Je m’appelle Claire Beaumont. Je suis avocate à Paris. »
Emma sentit son estomac se nouer.
« Une avocate ? »
« Oui. Je représente Madame Marguerite Moreau. »
Emma resta immobile.
« La grand-mère de Sophie ? »
« Exactement. »
Claire lui adressa un sourire rassurant.
« Elle souhaiterait vous rencontrer. »
Emma fronça les sourcils.
« Pourquoi ? »
« Il y a plusieurs choses qu’elle aimerait vous expliquer. »
À la même heure, dans la boulangerie Aux Délices du Marais, Victor Delacroix était d’une humeur exécrable.
Il avait à peine dormi.
La phrase de la vieille dame tournait sans cesse dans sa tête.
J’ai trouvé la boulangerie.
Pourquoi avait-elle dit cela ?
Pourquoi avait-elle besoin d’un avocat ?
Et surtout, pourquoi ce nom lui semblait-il familier ?
Il avait essayé de chercher des informations pendant la nuit.
Mais les documents les plus anciens de l’établissement étaient incomplets.
La boulangerie avait changé plusieurs fois de gestionnaires.
Victor dirigeait les opérations quotidiennes depuis six ans, mais les murs appartenaient à une société immobilière familiale.
Il avait toujours supposé que les propriétaires étaient de riches héritiers peu intéressés par le commerce.
Il ne les avait jamais rencontrés.
Les loyers et les redevances étaient versés à une société administrée par un cabinet parisien.
Les échanges passaient par des intermédiaires.
Victor avait progressivement pris ses habitudes.
Il gérait la boutique comme si elle lui appartenait.
Et plus les années passaient, plus il se comportait en véritable propriétaire.
Vers dix heures trente, la porte s’ouvrit.
Une femme en manteau gris anthracite entra.
Marguerite Moreau.
Cette fois, elle était seule.
Victor se raidit.
« Vous encore ? »
Marguerite le regarda calmement.
« Bonjour, monsieur Delacroix. »
« Que voulez-vous ? »
« Discuter. »
Il croisa les bras.
« Je n’ai rien à vous dire. »
Marguerite observa lentement la boutique.
Les murs crème.
Les étagères en chêne foncé.
Le comptoir en bois.
La vitrine.
Elle semblait reconnaître chaque détail.
Puis elle s’approcha du vieux mur situé derrière le présentoir à baguettes.
Elle posa une main sur le bois.
« Les étagères ont été remplacées. »
Victor fronça les sourcils.
« Pardon ? »
« Avant, elles étaient plus basses. Mon mari les avait installées lui-même. »
Victor sentit un frisson lui parcourir le dos.
« Votre mari ? »
Marguerite se tourna vers lui.
« Henri Moreau. »
Le nom frappa Victor comme une gifle.
Henri Moreau.