La faim accompagnée de honte.
Quand elle était petite, il lui était arrivé d’accompagner sa mère au supermarché avec seulement quelques pièces.
Elle se souvenait du moment où sa mère reposait certains produits sur les étagères parce que le total dépassait son budget.
Elle se souvenait surtout du sourire forcé.
« Ce n’est pas grave, Emma. On prendra ça une autre fois. »
Une autre fois.
Ces mots qu’on répète lorsqu’on n’a pas les moyens de dire oui.
Emma posa son chiffon.
Elle prit un petit pain dans le panier en osier.
Un seul.
Encore légèrement chaud.
Puis elle se dirigea vers la porte.
La clochette tinta doucement.
Un courant d’air froid entra dans la boutique.
La fillette leva les yeux.
Emma lui sourit.
« Bonsoir. »
L’enfant répondit à peine.
« Bonsoir, madame. »
Emma s’accroupit légèrement.
« Tu attends quelqu’un ? »
La petite hésita.
« Ma mamie. »
« Elle est loin ? »
« Elle cherche quelque chose dans son sac. »
Emma regarda la rue.
À quelques mètres, une femme âgée semblait effectivement fouiller dans un vieux sac à main.
Elle paraissait fatiguée.
Emma revint vers la fillette.
« Comment tu t’appelles ? »
« Sophie. »
« C’est joli, Sophie. Moi, c’est Emma. »
La petite fille regarda le pain dans sa main.
Puis détourna immédiatement les yeux.
Emma comprit.
Elle tendit doucement le petit pain.
« Tiens, ma chérie. »
Sophie resta immobile.
« C’est pour moi ? »
« Oui. »
« Mais… j’ai pas d’argent. »
Emma sourit.
« Je sais. Ce n’est pas grave. »
L’enfant hésita encore.
« Mamie dit qu’on ne doit pas demander. »
« Tu n’as rien demandé. »
Emma lui tendit le pain un peu plus près.
« Et moi, j’ai envie de te le donner. »
Sophie le prit enfin à deux mains.
Elle le serra contre son manteau.
Ses yeux bruns brillèrent.
« Merci, madame. »
« Tu peux m’appeler Emma. »
Sophie sourit timidement.
« Merci, Emma. »
À cet instant, la femme âgée arriva près de la porte.
Elle portait un manteau gris anthracite, une écharpe beige et une jupe brune.
Ses chaussures noires étaient usées.
Ses cheveux gris étaient attachés en chignon.
Elle s’arrêta en voyant le pain dans les mains de l’enfant.
« Sophie ? »
La fillette se retourna.
« Mamie ! Regarde ! »
La vieille dame leva les yeux vers Emma.
Son visage exprima d’abord de la surprise.
Puis de l’embarras.
« Mademoiselle… »
Elle regarda le pain.
« On ne peut pas vous payer. »
Emma répondit immédiatement :
« Ce n’est pas nécessaire, madame. »
La femme sembla déstabilisée.
« Vous êtes certaine ? »
« Bien sûr. »
Emma regarda Sophie.
« Elle avait l’air d’avoir faim. »
La grand-mère baissa les yeux.
« Nous avons eu une journée un peu difficile. »
Elle tenta de sourire.
« Je vous remercie. Vraiment. »
Emma sentit une émotion étrange dans sa voix.
Une dignité fragile.
Celle des personnes qui ont l’habitude de se débrouiller seules, même lorsque la vie devient trop lourde.
« Vous voulez entrer quelques minutes pour vous réchauffer ? » proposa Emma.
La vieille dame hésita.
« Nous ne voudrions pas déranger. »
« Vous ne dérangez pas. »
Mais avant qu’elle puisse ajouter un mot, une voix retentit derrière elle.
« Qu’est-ce que c’est que cette histoire ? »
Victor Delacroix venait d’apparaître.
Il regarda Sophie.
Puis le pain.
Puis Emma.
Son visage se ferma immédiatement.
« Emma ! »
Elle se redressa.
« Monsieur Delacroix… »
Victor désigna le petit pain.
« Vous avez pris ça dans la boutique ? »
« Oui, monsieur. »
« Et vous l’avez donné ? »
« Oui. »
Il secoua la tête.
« On ne donne pas le pain ! »
Sophie recula contre sa grand-mère.
Emma resta calme.
« C’est une enfant. »
Victor eut un rire méprisant.
« Et alors ? »
Emma le regarda.
« Elle avait faim. »
« Ce n’est pas notre problème. »
La grand-mère intervint doucement.
« Monsieur, je suis désolée. Nous pouvons vous le rendre. »
Sophie serra instinctivement le pain contre elle.
Victor le remarqua.
« Vous voyez ? Voilà ce qui arrive quand on commence à distribuer gratuitement les marchandises. »
Emma sentit la colère monter.
« Monsieur, c’est un petit pain. »
« Un petit pain aujourd’hui, dix demain ! »
Deux clients près du comptoir se retournèrent.
Victor continua, plus fort :
« Et qui va payer les pertes ? Vous ? »
Emma inspira.
« Je peux le payer. »
« Ce n’est pas la question ! »
La vieille dame regardait maintenant Victor avec une attention étrange.
Son embarras semblait disparaître.
Elle ne baissait plus les yeux.
Victor pointa la porte.
« Vous deux, dehors. »
Sophie se rapprocha de sa grand-mère.
Emma murmura :
« Monsieur, s’il vous plaît… »
Victor se tourna brusquement vers elle.
« Et vous, retirez votre tablier. »
Emma resta figée.
« Pardon ? »
« Vous avez parfaitement entendu. »
Elle sentit son estomac se contracter.
« Vous me renvoyez pour un petit pain ? »
Victor répondit froidement :
« Je vous renvoie parce que vous refusez de respecter mes consignes. »
Emma pensa à son loyer.
À sa mère.
À ses études abandonnées.
Elle tenta une dernière fois.
« Monsieur Delacroix, j’ai vraiment besoin de ce travail. »
Victor haussa les épaules.
« Il fallait y penser avant. »
Le silence tomba dans la boutique.
Emma sentit les larmes lui monter aux yeux.
Mais elle refusa de pleurer devant lui.
Elle dénoua lentement son tablier brun.
Le retira.
Puis le suspendit au crochet en bois derrière le comptoir.
Elle avait effectué ce geste des centaines de fois après ses journées de travail.
Mais jamais avec une telle douleur.
Sophie la regardait, bouleversée.
« C’est à cause de moi ? » murmura-t-elle.
Emma se retourna immédiatement.
« Non, ma chérie. »