Après le dernier jet de terre, l’homme au costume sombre s’approcha de Lucas.
— Monsieur Lucas Morel ?
— Oui.
— Je suis Maître Delorme, le notaire de madame Vasseur. J’ai pour consigne de vous remettre ceci dès la fin de l’inhumation. Conformément à ses volontés expresses, la lecture officielle du testament aura lieu à mon étude vendredi, mais ceci vous était destiné en mains propres, sans attendre.
L’homme sortit de sa sacoche une boîte en bois de noyer ciré, d’une vingtaine de centimètres de long, fermée par un petit fermoir en laiton terne. La boîte était lourde, fraîche sous les doigts. Lucas la prit d’un geste machinal, le regard absent.
Romain s’approcha dès que le notaire eut tourné les talons.
— Alors ? C’est quoi ? Les bijoux de famille ? Des lingots ? Vas-y, ouvre, fais pas ton timide !
Lucas se retourna vers lui avec des yeux si froids, si chargés de mépris, que Romain fit un pas en arrière en levant les mains.
— Tire-toi d’ici, Romain. Si tu t’approches encore, je te brise les mâchoires.
— Eh, détends-toi, mon pote, t’es plein aux as maintenant, pas la peine de faire le chaud…
Lucas n’écouta pas. Il serra la boîte contre sa poitrine et quitta le cimetière à pied, marchant sous la pluie fine qui commençait à noyer les trottoirs de Montreuil.
Le pavillon semblait déjà mort. L’odeur de la soupe s’était dissipée, remplacée par la fraîcheur d’une maison inoccupée où l’on n’avait pas allumé le radiateur. L’horloge sonna cinq heures cinq alors qu’il était tout juste cinq heures. Lucas s’assit à la table de la cuisine, sur cette même chaise où Madeleine s’installait chaque matin pour éplucher ses légumes. Ses vêtements étaient trempés, mais il ne ressentait plus le froid. Il posa la boîte en noyer devant lui. Ses doigts tremblaient d’une manière incontrôlable.
Était-ce le prix de sa comédie ? La récompense de sa patience ? Il défit le petit loquet en laiton. Le couvercle s’ouvrit avec un léger grincement.
À l’intérieur, il n’y avait ni bijoux étincelants, ni billets de banque, ni clés dorées. Il y avait deux objets posés sur un carré de velours pourpre élimé : une pile de lettres attachées par un vieux ruban de laine bleue, et un petit carnet à couverture de moleskine noire, usé aux quatre coins.
Lucas défit lentement le ruban. La première lettre était écrite de la main tremblée mais élégante de Madeleine, sur un papier ligné d’écolier. L’encre était fraîche, datant de quelques jours seulement avant son dernier souffle.
Mon cher Lucas,
Si tu lis ces lignes, c’est que le silence est revenu dans le pavillon et que tu te retrouves seul avec toi-même. Ne m’en veux pas d’avoir précipité les choses. Je savais ce que tu pensais en m’épousant. Tu croyais me tromper, mais on ne trompe pas une vieille femme qui a passé sa vie à observer les déraillements du monde.
Tu te demandais sûrement pourquoi je t’ai tendu la main ce jour de pluie où tu grelottais devant le magasin. Tu croyais que j’avais pitié d’un clochard. La vérité est plus cruelle, Lucas. Il y a trente ans, j’avais un fils. Il s’appelait Julien. Il avait ton insolence, ton regard fuyant et cette même colère contre la terre entière parce que la vie ne lui faisait pas de cadeaux. Julien a commencé par traîner, puis par voler, puis par s’enfermer dans sa propre rage. Un soir d’hiver, après une dispute où il m’avait hurlé qu’il n’avait besoin de personne et surtout pas de moi, il est parti. Il s’est installé dans une camionnette pourrie à l’autre bout du département. J’ai été trop fière. J’ai attendu qu’il revienne, qu’il s’excuse, qu’il comprenne.
Il n’est jamais revenu. On l’a retrouvé mort d’une pneumonie et d’overdose dans son utilitaire, un matin de janvier où la température était descendue à moins sept. Il avait vingt-cinq ans. Exactement ton âge quand je t’ai rencontré.
Quand je t’ai vu dans cette Clio, recroquevillé sous tes pulls avec tes semelles trouées, je n’ai pas vu un étranger, Lucas. J’ai vu Julien. J’ai vu la deuxième chance que le bon Dieu refusait de me donner depuis trois décennies. Je ne t’ai pas épousé par charité, ni pour me payer une compagnie : je t’ai acheté du temps pour t’empêcher de mourir comme lui. Je voulais te forcer à rester au chaud jusqu’à ce que tu redeviennes un homme digne.
Lis le carnet noir. C’est l’histoire de ce pavillon.
Madeleine.
Une première larme s’écrasa sur le papier, diluant légèrement le mot digne. Lucas resta immobile, la respiration coupée, les tempes battantes. Il prit le carnet de moleskine noire. En tournant la couverture, il découvrit des pages manuscrites très anciennes, mêlées à des courriers administratifs et des reconnaissances de dettes pliées en quatre.
Ce n’était pas un journal intime ordinaire. C’était le registre de la débâcle financière d’une vie entière.
Page après page, l’effroyable vérité se dévoilait avec une violence clinique. Madeleine n’était pas une riche propriétaire bourgeoise. Vingt ans plus tôt, pour rembourser les créances criminelles accumulées par Julien auprès de trafiquants locaux et d’organismes de crédit véreux avant sa mort, son mari et elle avaient vendu la maison en viager à une société d’investissement immobilier. Le mari de Madeleine était mort de chagrin peu après, et elle n’avait conservé sur ce pavillon qu’un droit d’usage et d’habitation viager. À sa mort, la propriété revenait immédiatement et intégralement à la société bailleresse. Il ne lui restait rien. Pas un mètre carré de terrain, pas un euro d’épargne. Son compte en banque était un gouffre entretenu par une pension de réversion minime qui suffisait à peine à payer l’électricité et les soupes qu’elle partageait avec lui.