Peu à peu, les semaines devinrent des mois. Lucas avait trouvé un emploi d’intérimaire sur un chantier de démolition à Bagnolet. Ses mains s’étaient remises à durcir, ses muscles retrouvaient de la vigueur, et le soir, quand il rentrait couvert d’une poussière grise de plâtre et de ciment, Madeleine lui tendait un linge tiède sans jamais lui reprocher de salir le tapis. Un soir, après avoir touché son premier salaire complet, il posa quatre billets de cinquante euros sur la toile cirée de la cuisine, les yeux baissés, avec cette fierté raide des gens qui ont longtemps mendié.
— Pour la nourriture et l’électricité, dit-il d’une voix sourde.
Madeleine regarda les billets, puis posa sa main sèche, tachetée de brun, sur le dos de la main rugueuse de Lucas.
— Garde ça. Ouvre un compte à la poste. Rembourse tes dettes d’abord. Quand tu n’auras plus de créanciers qui dorment dans ta tête, on parlera de loyer.
Lucas voulut insister, mais sa voix se brisa. Il n’était pas habitué à ce qu’on le traite comme un être humain à sauver plutôt que comme un déchet à exploiter. Il retira sa main, troublé par une vague de honte cuisante qui montait du fond de son estomac.

Romain, lui, ne l’oubliait pas. Un vendredi soir, il l’attendit à la sortie du métro Mairie de Montreuil, une canette à la main, le blouson élimé.
— Alors, le châtelain ? Toujours en train de torcher la grand-mère ?
Lucas se raidit, sentant une colère sourde lui échauffer les tempes.
— Ferme-la, Romain. Elle est malade en ce moment. Elle tousse toute la nuit.
Romain eut un ricanement gras, crachant par terre.
— Mais c’est parfait, abruti ! C’est exactement ce qu’on attend, non ? Qu’elle crache ses poumons et qu’elle te laisse les clés ! T’as regardé dans les tiroirs ? T’as trouvé le testament ? Si ça se trouve, elle a un neveu planqué en province qui va débarquer avec les flics pour te foutre à la porte le lendemain de la mise en terre. Faut assurer tes arrières, Lucas. Sois pas con.
Ces mots résonnèrent comme une souillure dans l’esprit de Lucas. Il rentra chez lui à grands pas, furieux contre Romain, furieux contre lui-même. Mais le venin du doute était instillé. Ce soir-là, tandis que Madeleine dormait d’un sommeil agité sous l’effet des calmants que le docteur Mercier lui avait prescrits pour sa bronchite chronique, Lucas se surprit à fouiller dans le buffet du salon. Ses doigts tremblaient parmi les vieilles boîtes en fer blanc remplies de boutons dépareillés, les cartes postales défraîchies des années soixante et les factures EDF jaunies. Il cherchait quoi ? Une preuve ? Une certitude qu’il ne sacrifiait pas sa jeunesse pour du vent ?
Quand il entendit la vieille femme gémir dans son lit à l’étage, il referma brusquement le tiroir, le cœur battant à tout rompre, glacé d’effroi devant son propre reflet dans le miroir de l’armoire. Il avait l’air d’un voleur ordinaire.

L’état de santé de Madeleine déclina rapidement à l’automne suivant. La bronchite n’en était pas une ; le médecin de famille, le visage fermé, parla d’un mal plus sournois qui rongeait ses poumons et ne laissait guère d’espoir à son âge. Les visites à l’hôpital s’espacèrent, car elle refusa tout acharnement. Elle voulait rester dans son lit en bois de rose, voir la cime du bouleau par la fenêtre et entendre la pendule sonner ses cinq minutes d’anarchie temporelle. Lucas cessa d’aller sur les chantiers. Il prit un congé sans solde, puis démissionna. Il passa ses journées à faire bouillir des bouillons de légumes, à changer les draps fleuris, à lui soulever les épaules avec une infinie délicatesse pour qu’elle puisse boire à la paille.
— Pourquoi tu fais tout ça, Lucas ? murmura-t-elle un après-midi où la pluie battait contre les carreaux, alors qu’il lui appliquait une crème hydratante sur ses mains décharnées.
Il s’arrêta, les yeux fixés sur ses doigts à elle, fragiles comme des sarments de vigne.
— Parce qu’il n’y a personne d’autre pour le faire, mentit-il d’abord.
Puis, avec une sincérité amère qui lui brûla les lèvres :
— Parce que si je ne le faisais pas, je redeviendrais le clochard que j’étais dans ma bagnole. Et je déteste ce type-là.
Madeleine esquissa un sourire fatigué, fermant à demi les paupières.
— Tu n’as jamais été ce que tu croyais être, Lucas. La faim t’a fait perdre la mémoire, c’est tout. Mais le cœur se souvient toujours de son travail.

Elle s’éteignit un matin d’octobre, juste avant que le soleil ne déchire la brume de Montreuil. Lucas était assis sur la chaise en paille à côté du lit, la tête posée contre le matelas. Il s’était assoupi un instant. Quand il s’éveilla, le silence dans la chambre n’était plus le même ; ce n’était plus une absence de parole, c’était le vide absolu d’une vie qui venait de s’évaporer. La main de Madeleine, qu’il tenait dans la sienne, était déjà tiède et lourde. Il ne cria pas. Il ne pleura pas tout de suite. Il resta là, pétrifié, fixant le profil paisible de la vieille femme, sentant un gouffre immense s’ouvrir sous ses semelles.

L’enterrement eut lieu au cimetière communal, sous un ciel bas, grisâtre, qui menaçait d’éclater en averses froides. Il y avait à peine dix personnes : la boulangère, deux voisines d’âge mûr qui évitaient soigneusement de croiser le regard de Lucas, le médecin, et un homme d’une cinquantaine d’années vêtu d’un costume sombre impeccable, une mallette en cuir sous le bras. Romain était là aussi, adossé contre une stèle à quelques mètres, mâchant un chewing-gum avec un sourire en coin qui donnait la nausée à Lucas. Lorsque le cercueil de chêne clair descendit dans la fosse terreuse, Lucas sentit ses jambes fléchir. Une douleur vive, inattendue, lui broyait les poumons. Ce n’était pas le deuil d’une propriétaire ; c’était le deuil de la seule âme qui, dans toute son existence de chien errant, l’avait regardé sans mépris.