Pendant ce temps, Gabriel travaillait dans le calme absolu de son sanctuaire. Loin des mondanités et des prétentions académiques, son atelier occupait un ancien hangar réhabilité sur les quais d’Ivry-sur-Seine. L’espace mêlait la rigueur clinique d’un laboratoire de haute technologie et l’odeur d’huile mécanique d’un garage de course. Des écrans géants diffusaient des modélisations thermiques et des lignes de code complexes, tandis que la SF90 reposait sur un pont élévateur, reliée à des capteurs de télémétrie de pointe.

Gabriel ne considérait pas cette voiture comme un trophée social. Pour lui, elle était une extension de son esprit, un banc d’essai grandeur nature pour son prototype de batterie à état solide et son algorithme prédictif de motricité. Il avait passé quatre ans à concevoir cette architecture hybride avant que le constructeur italien ne lui offre ce modèle expérimental en échange de ses droits de propriété intellectuelle exclusifs.

Il était près de deux heures du matin lorsque Gabriel termina d’analyser les données de son trajet depuis l’université. La fatigue commençait à engourdir ses tempes. Il décida d’aller s’aérer l’esprit et de tester les nouveaux réglages du différentiel électronique sur les routes désertes du plateau de Saclay, à une vingtaine de kilomètres au sud de Paris, là où les virages rapides serpentent à travers les bois sombres et les zones d’essais industriels.

Il abaissa la voiture, détacha les câbles de diagnostic et monta à bord. La mélodie feutrée du moteur électrique le propulsa hors du hangar dans un silence spectral, avant que le moteur thermique ne s’ébroue à la sortie de la ville.

Ce que Gabriel ignorait, c’est qu’une berline noire aux vitres surteintées, stationnée dans une ruelle adjacente depuis deux heures, venait d’allumer ses phares dès son passage. À l’intérieur, trois silhouettes corpulentes ajustaient leurs gants de cuir noir. À l’arrière, Julien de Roquefeuil lui-même avait insisté pour être présent, dévoré par le besoin viscéral d’assister en direct à la destruction de son rival.

L’autoroute A6 était presque vide à cette heure de la nuit. Gabriel roulait à allure modérée, surveillant du coin de l’œil les paramètres de température de batterie qui s’affichaient en vert sur l’affichage tête haute. En approchant de la bretelle menant à la route départementale D988, il remarqua dans son rétroviseur les phares agressifs d’une Audi RS6 qui remontait à vive allure dans son sillage.

Gabriel mit son clignotant pour se rabattre et laisser passer le bolide. Mais au lieu de doubler, la berline se cala précisément à sa hauteur, réduisant l’espace latéral jusqu’à frôler la peinture rouge de la Ferrari de quelques millimètres.

Gabriel tourna la tête, le regard alerté. Derrière la vitre teintée qui s’abaissa légèrement, il distingua le regard haineux de Julien, assis sur la banquette passager, lui adressant un doigt d’honneur glacial. Au volant, un colosse au crâne rasé braqua brusquement vers la droite.

Un bruit métallique strident déchira la nuit. Le pare-chocs renforcé de l’Audi heurta violemment l’aile arrière de la Ferrari. Le choc, brutal, envoya l’italienne vers la glissière de sécurité dans une gerbe d’étincelles aveuglantes.

L’adrénaline inonda instantanément les veines de Gabriel. Sa formation de pilote d’essai et son instinct d’ingénieur prirent immédiatement le relais de la peur. Ses mains se verrouillèrent sur le volant. D’un contre-braquage millimétré, il stabilisa la trajectoire de la SF90, tandis que l’ordinateur de bord réajustait le couple des roues avant à la vitesse de la lumière pour contrecarrer le tête-à-queue.

« Ils veulent ma mort », comprit-il avec une lucidité glaciale. Ce n’était plus une simple provocation d’étudiant gâté ; c’était une tentative de meurtre déguisée en accident de la circulation.

L’Audi revint à la charge, tentant de lui couper la route pour l’envoyer dans le ravin bordant la nationale forestière qui débutait après l’échangeur. La route s’enfonçait dans les bois épais de la vallée de Chevreuse, un tracé sinueux, dépourvu d’éclairage public, réputé pour ses enchaînements de virages aveugles et ses bas-côtés abrupts.

Gabriel bascula sans hésiter le manettino du volant sur le mode le plus radical : Qualifying.

Les écrans de bord virèrent au rouge écarlate. Tous les verrous électroniques sautèrent. Le groupe motopropulseur libéra instantanément l’intégralité de ses mille chevaux dans un hurlement strident qui déchira l’obscurité des bois. L’accélération foudroyante plaqua Gabriel contre son baquet en carbone, laissant l’Audi sur place l’espace de quelques secondes.

Mais le conducteur de la berline connaissait visiblement le terrain et ne lâcha rien. Profitant du couple massif de son V8 préparé et de ses quatre roues motrices, il refit son retard à la faveur d’une longue ligne droite forestière, revenant se coller au diffuseur arrière de la supercar.

Dans l’habitacle de la Ferrari, Gabriel gardait les yeux fixés sur la trajectoire obscure que découpaient ses phares laser. Il savait une chose que ses poursuivants ignoraient : sur une ligne droite, la force brute pouvait rivaliser, mais dans l’enchaînement technique des gorges de la Mérantaise, la physique et l’aérodynamique active régnaient sans partage.

Un virage en épingle à cheveux à 180 degrés, bordé d’un côté par une falaise de calcaire et de l’autre par un précipice boisé, approchait à plus de cent soixante kilomètres à l’heure. Un piège mortel.

Gabriel ne freina pas. Il maintint la pression sur l’accélérateur jusqu’au panneau des cinquante mètres.

Dans l’Audi lancée à ses trousses, le conducteur crut à une erreur de panique. « Il va se sortir ! Il va se planter tout seul ! » hurla Kader en écrasant sa propre pédale de frein, surpris par la violence de la décélération nécessaire. Julien, cramponné à la poignée de maintien, souriait déjà à l’idée de voir la Ferrari s’écraser contre la roche.

Mais la SF90 ne se planta pas.

À l’instant précis où la physique aurait dû envoyer la voiture dans le décor, Gabriel écrasa la pédale de frein en carbone-céramique, rétrograda de quatre rapports dans une rafale de détonations d’échappement, et déclencha manuellement le volet aérodynamique arrière breveté. La voiture s’ancra littéralement dans le bitume, générant une force d’appui colossale. Avec une précision chirurgicale, il braqua, laissa le système vectoriel freiner la roue intérieure et pivota sur un rail invisible, ressortant de l’épingle avec une vitesse de sortie stupéfiante.