« Alors vous saviez que je n’aurais pas accepté ! »
Il resta silencieux.
Je lui montrai ma photographie.
« Vous avez utilisé ma présence, mes déplacements, mon travail et ma confiance sans même me prévenir. »
« Je pensais pouvoir te protéger. »
Je désignai la porte contre laquelle Marc venait de me plaquer.
« Voilà le résultat de votre protection ! »
Pour la première fois, Vincent ne trouva rien à répondre.
Je voulus partir immédiatement.
Vincent demanda à son personnel de me laisser passer, mais Marc réapparut près de l’entrée.
« Patron, elle a vu les dossiers. On ne peut pas la laisser sortir comme ça ! »
Je reculai instinctivement.
Vincent se plaça entre nous.
« Elle est libre de partir. »
Marc serra les poings.
« Tu vas vraiment la croire ? Elle pourrait travailler pour eux ! »
Je regardai Vincent.
« C’est donc ce que vous racontez à vos hommes ? Que je suis peut-être une espionne ? »
Il secoua la tête.
« Ce n’est pas ce que je crois. »
« Pourtant, votre dossier me désigne comme un appât. »
À cet instant, Cécile, la responsable du personnel de maison, s’approcha discrètement.
« Sophie, viens avec moi. »
Elle m’accompagna jusqu’à une petite pièce près de l’entrée.
Je m’assis, incapable de calmer mes tremblements.
Cécile me tendit un verre d’eau.
« Je savais que quelque chose n’allait pas », murmura-t-elle.
Je la regardai.
« Qu’est-ce que tu veux dire ? »
Elle hésita.
« Depuis plusieurs semaines, Marc demande systématiquement quels invités tu dois servir. Il insiste pour connaître les événements auxquels Vincent t’emmène. »
« Tu l’as signalé ? »
« Oui. Mais personne ne voulait le contrarier. »
Elle posa une main sur mon épaule.
« Sophie, tu dois penser à toi maintenant. »
Ses paroles me firent comprendre quelque chose d’essentiel.
Je n’étais pas obligée de participer à leur guerre.
Et je ne leur devais pas mon silence.
Je demandai à Vincent de venir me parler en présence de Cécile.
Il arriva quelques minutes plus tard.
« Que veux-tu savoir ? » demanda-t-il.
« Pourquoi Marc ? »
Vincent s’assit en face de moi.
Il expliqua que des informations privées avaient été divulguées à plusieurs reprises.
Des noms d’invités avaient circulé.
Des rendez-vous confidentiels avaient été connus de personnes qui n’auraient jamais dû en entendre parler.
L’un de ses partenaires avait même été approché par un groupe concurrent après une rencontre organisée dans la résidence.
Vincent soupçonnait une personne proche de lui.
Marc occupait une position privilégiée depuis des années.
Il connaissait les habitudes de la maison et assistait à de nombreuses réunions.
Mais Vincent ne possédait aucune preuve suffisante pour établir sa responsabilité.
Il avait alors eu l’idée de me présenter publiquement comme une personne importante.
Il pensait que celui qui transmettait les informations chercherait à connaître mon rôle.
« Et Marc a commencé à me menacer », dis-je.
Vincent acquiesça.
« Oui. »
« Pourtant, vous avez continué à m’inviter. »
Il ne répondit pas.
Je me levai.
« Vous avez vu le danger augmenter, et vous m’avez laissée au milieu. »
« Je pensais pouvoir intervenir avant qu’il t’arrive quelque chose. »
« Vous n’étiez pas là quand il m’a attrapée. »
Vincent baissa la tête.
Cette fois, il ne tenta pas de se justifier.
Je lui posai trois conditions.
D’abord, je voulais récupérer mes affaires et quitter la résidence sans être suivie.
Ensuite, je voulais une copie des images montrant l’agression de Marc et la conservation des documents concernant la surveillance dont j’avais fait l’objet.
Enfin, je lui demandai de ne plus jamais m’impliquer dans ses affaires sans mon accord.
Vincent accepta.
Mais avant mon départ, Cécile revint précipitamment.
« Sophie, il faut que tu voies quelque chose. »
Elle tenait un dossier administratif.
Parmi les documents figurait la liste des invités d’une réception précédente.
Elle me montra une correction manuscrite effectuée après l’impression des invitations.
« Tu te souviens de ce changement ? »
Je hochai la tête.
Un invité avait annulé sa venue au dernier moment et un autre avait été ajouté.
Cécile avait demandé à Marc de transmettre la modification au personnel chargé de l’accueil.
Quelques jours plus tard, un inconnu avait contacté l’invité nouvellement ajouté en prétendant connaître des informations confidentielles sur sa rencontre avec Vincent.
« Marc était l’un des rares à avoir reçu cette version », expliqua Cécile.
Je regardai le document.
« Cela ne prouve pas qu’il a transmis quoi que ce soit. »
« Non. Mais son nom revient sur plusieurs changements de dernière minute. »
Vincent observa la liste.
Je vis son expression se durcir.
Pour la première fois, il disposait d’une piste qu’il pouvait vérifier sans me placer davantage en danger.
Je lui rendis le dossier.
« Faites examiner ces documents par quelqu’un d’indépendant. Et ne me demandez plus de servir de piège. »
Je rentrai chez moi cette nuit-là.
Mon petit appartement me parut soudain incroyablement précieux.
Il n’avait ni lustres en cristal, ni escalier monumental, ni mobilier luxueux.
Mais personne ne décidait à ma place qui j’avais le droit de rencontrer.
Je fermai la porte, déposai mon téléphone sur la table et appelai ma sœur.
Je ne lui racontai pas immédiatement tous les détails.
Je lui dis seulement que j’avais été agressée et que je ne retournerais pas travailler dans cette maison.
Elle vint me rejoindre.
Le lendemain, nous rencontrâmes une avocate.
Je lui expliquai l’agression, la surveillance et la manière dont Vincent m’avait utilisée.
Elle m’aida à préparer une plainte et à demander la conservation des preuves.
Pour la première fois depuis des semaines, j’avais l’impression de reprendre le contrôle de ma vie.
Vincent tenta de m’appeler.
Je ne répondis pas.
Il m’envoya ensuite une lettre.
Elle contenait une reconnaissance écrite de ses décisions, sans prétendre que son intention de me protéger effaçait les risques qu’il m’avait fait courir.
Il ajoutait que je recevrais l’intégralité de mon salaire et les documents liés à mon emploi.