Le premier était une lettre manuscrite de Clara, datée de trois jours avant son admission définitive aux soins intensifs.
Le second était un extrait certifié d’un acte fiduciaire privé, enregistré auprès d’un cabinet d’avocats à Zurich.
Le troisième était un rapport financier détaillé, tamponné par un commissaire aux comptes indépendant, portant sur les activités de la société de gestion immobilière des La Tour — la société du défunt père de Laurel, que Julian avait renflouée six mois après son remariage.
Julian lut la lettre de Clara. Ses yeux parcouraient les lignes avec une rapidité dévorante, tandis que sa mâchoire se serrait au point de faire craquer ses dents.
« Mon amour, mon Julian,Si tu lis cette lettre, c’est que je ne suis plus là pour veiller sur notre petite fille, et que le piège que je voyais se refermer doucement sur toi a fini par fonctionner. Je sais à quel point tu es vulnérable lorsque tu te noies dans le travail pour fuir ta douleur. Je sais aussi que Vivienne de La Tour et sa fille Laurel tournent autour de nos affaires depuis que mon père a refusé de couvrir leurs dettes de jeu et leurs spéculations ruineuses en 2021.
Ce que tu ignores, c’est que le domaine des Fontaines et les 40 % des parts de l’entreprise Vance Industrie ne m’ont jamais appartenu en nom propre : ils provenaient du legs de ma grand-mère, placé sous une fiducie exclusive destinée à Wren. Le jour où tu te remarierais, selon les statuts de mon grand-père réactivés par mes soins, la tutelle légale de ces biens ne te reviendrait pas automatiquement si mon testament était contesté ou si une clause d’inaptitude familiale était invoquée.
Vivienne sait cela. Son notaire véreux l’a découvert avant même ma mort. Elles viendront à toi sous un masque de douceur. Elles t’offriront un foyer reconstitué pour Wren, mais leur but est d’obtenir la tutelle légale sur ma fille avant son septième anniversaire. Car à sept ans, selon l’acte suisse ci-joint, un conseil de famille indépendant mené par Maître d’Aubigny doit valider la gestion de ses biens. Si Laurel adopte Wren légalement avant cette date — ce que les statuts lui permettraient en cas d’accord parental non révoqué —, les biens de ma fille seront liquidés pour payer la dette colossale des La Tour.
Protège notre fille, Julian. Ne regarde pas les apparences. Écoute-la. Elle a mon intuition, et elle sait quand l’amour est un déguisement. »
Julian baissa la lettre. Ses mains ne tremblaient plus. Une clarté terrible s’était emparée de son esprit.
Tout prenait un sens macabre, monstrueux.
Pourquoi Laurel avait-elle tant insisté pour accélérer les démarches d’adoption simple de Wren au cours des trois derniers mois ? Pourquoi Vivienne s’était-elle installée au domaine sous prétexte d’aider à la tenue de la maison ? Pourquoi ces réceptions mondaines incessantes où l’on présentait Wren comme une enfant « difficile, fragile, nécessitant un encadrement médical strict et une nouvelle figure maternelle protectrice » ?
Et ce soir. Ce fameux dîner.
— Les invités… murmura Julian en levant les yeux vers Laurel, dont les larmes perlaient enfin, cette fois de pure panique. Qui sont-ils vraiment ?
Avant que Laurel ne puisse répondre, la lourde porte d’entrée en chêne s’ouvrit.
Le majordome, un vieil homme qui avait servi le père de Julian pendant trente ans, s’effaça avec une mine troublée. Sur le seuil, la pluie ruisselant sur leurs manteaux sombres, se tenaient trois personnes.
Au centre, appuyé sur une canne surmontée d’un pommeau d’argent représentant un aigle, se tenait Maître Henri d’Aubigny, soixante-quinze ans, le regard perçant sous des sourcils blancs broussailleux. À sa droite se trouvait le docteur Vane, un psychiatre pour enfants réputé de la capitale provinciale. Et à sa gauche, une femme d’une cinquantaine d’années, vêtue d’un tailleur strict, portant une mallette en cuir frappée des armes du Ministère de la Justice : madame Miller, représentante du bureau de protection de l’enfance.
Ce n’était pas une délégation d’investisseurs pour un contrat industriel.
C’était une commission d’évaluation d’urgence pour la garde et la mise sous tutelle légale d’un mineur incapable.
— Entrez, je vous prie, dit Julian, sa voix résonnant avec une politesse d’acier dans le vestibule glacial.
Vivienne fit un mouvement désespéré vers l’avant, s’exclamant d’une voix faussement affligée :
— Henri ! Monsieur Vane ! Pardonnez cette scène effroyable… Nous sommes dévastées. Comme je vous l’avais signalé dans mon courrier urgent d’hier, la petite Wren a fait une nouvelle crise de démence furieuse. Elle a renversé les meubles, elle a failli blesser ma fille Laurel qui tentait de la calmer… Julian est dans un tel état de déni paternel qu’il refuse de voir que cette enfant a besoin d’un placement temporaire en institution spécialisée pour son propre bien !
Le docteur Vane fronça les sourcils, ajustant ses lunettes, le regard attiré par le fauteuil renversé et le ruban de taffetas pourpre qui traînait au sol.
Madame Miller s’avança, ouvrant déjà son carnet de notes.
— Monsieur Vance, nous avons été saisis ce matin d’un signalement pour mise en danger de mineur au sein du foyer, appuyé par des témoignages d’instabilité chronique…
— Taisez-vous un instant, madame, la coupa Julian sans lever la voix.
Il s’avança au milieu du cercle formé par les arrivants. Il ne regarda ni Laurel, qui s’était effondrée sur un tabouret en étouffant des sanglots de comédienne, ni Vivienne, dont les yeux lançaient des éclairs empoisonnés.
Il s’adressa directement au vieil homme à la canne d’argent.
— Parrain. C’est toi qui as rédigé la fiducie de Clara à Zurich en 2019, n’est-ce pas ?
Maître d’Aubigny s’arrêta net. Ses yeux bleus se plissèrent. Il observa Julian, puis la lettre dans sa main, puis l’enfant assise sur le banc à côté de la jeune nounou.
— En effet, Julian. Un acte confidentiel sous serment, que Clara m’avait fait promettre de ne révéler qu’au septième anniversaire de Wren, ou si je recevais un jour une demande d’expertise psychiatrique visant sa fille avant cette date. Demande que j’ai reçue ce matin même, signée par Vivienne de La Tour et co-signée par ta femme Laurel, prétendant agir avec ton accord tacite.