Je le regardai. Pendant trois ans d’université, j’avais cru voir en cet homme un partenaire dévoué, un esprit brillant, une promesse de sécurité pour l’avenir. Mais en cet instant précis, débarrassé du vernis des douces paroles, il ne m’apparaissait plus que comme une créature d’une lâcheté révoltante. Quand sa mère avait frappé la mienne, quand elle avait piétiné notre dignité, il n’avait pas levé le petit doigt. Il m’avait même intimé l’ordre de ramasser l’argent et de courber l’échine pour ne pas froisser la maîtresse de maison.

« Ne m’approche pas, Zhang Hao », dis-je d’une voix parfaitement calme, sans la moindre trace de tremblement.

Cette sérénité froide sembla le poignarder plus sûrement qu’un cri de fureur. Il se tourna désespérément vers ma mère, joignant presque les mains.

« Belle-maman… tante Su ! Dites-lui ! Vous avez toujours été si bonne avec moi quand je venais manger à votre modeste échoppe ! Vous savez que j’ai toujours respecté Lin Nian ! »

Ma mère releva lentement le menton. Elle ne pleurait plus. Ses joues conservaient encore la marque rougeâtre laissée par la tranche du paquet de billets, mais son maintien avait retrouvé cette noblesse silencieuse des gens qui n’ont jamais rien volé à personne pour survivre.

« Monsieur Zhang », répondit-elle posément, « ma table était peut-être modeste, mais elle n’a jamais accueilli de traître. Votre mère a déclaré les fiançailles rompues. Considérez-les comme mortes et enterrées. »

Zhao Meihua tenta alors une manœuvre désespérée. Elle s’avança à petits pas saccadés, son manteau de fourrure glissant de ses épaules, un rictus servile déformant son visage blême.

« Monsieur Lu… Monsieur le Président Lu ! Vous faites erreur sur nos intentions ! Nous ne savions pas… Si nous avions su ne serait-ce qu’une seconde que Madame Su était votre épouse et Lin Nian votre fille biologique, nous les aurions accueillies avec les plus grands honneurs ! C’était… c’était une plaisanterie de famille, une simple mise à l’épreuve sans importance ! N’est-ce pas, Zhang Hao ? Dis-le à Monsieur Lu ! »

L’assistant en costume sombre qui se tenait derrière Lu Guodong s’avança d’un pas sans que son patron n’ait eu besoin de formuler un ordre. C’était un homme d’une trentaine d’années, au regard vif et perçant, tenant une fine mallette de cuir noir.

« Monsieur le Président », murmura l’assistant d’une voix mesurée, « les vérifications préalables ont été complétées dès notre arrivée en ville. La famille Zhang dirige une entreprise de logistique sous-traitante pour le groupe Huayuan. Or, le groupe Lu détient soixante-huit pour cent des actifs de Huayuan. De plus, Monsieur Zhang père a récemment déposé une demande de ligne de crédit de quarante millions de yuans auprès de la Banque Commerciale de Jiangcheng, dont notre consortium contrôle le conseil d’administration. »

À l’énoncé de ces chiffres et de ces noms, le père de Zhang Hao s’effondra lourdement sur sa chaise, le souffle coupé, tandis que Zhao Meihua poussait un petit cri étranglé.

Lu Guodong ne cligna même pas des paupières. Son visage était un masque de marbre impitoyable.

« Annulez toutes les lignes de crédit », ordonna-t-il froidement. « Résiliez l’intégralité des contrats de sous-traitance avec effet immédiat. Et informez les banques partenaires de la région que tout soutien financier accordé à cette famille sera considéré comme un acte d’hostilité envers le groupe Lu. »

« Non ! Pitié ! Monsieur Lu, vous ne pouvez pas faire ça, vous allez nous ruiner ! » hurla Zhao Meihua, perdant toute retenue. Elle tomba à genoux à son tour, tendant les bras dans le vide. « Nous serons à la rue ! Zhang Hao a toute sa carrière devant lui ! Nian Nian, ma fille, aie pitié de nous ! »

Je fis un pas en avant, m’arrêtant juste devant elle. Dans ma main droite, je tenais toujours la liasse de cinquante mille yuans que j’avais ramassée par terre. Je la regardai droit dans les yeux, sans haine superflue, mais avec le mépris absolu que l’on réserve aux êtres sans âme.

D’un geste net et mesuré, je lâchai l’argent au-dessus de sa tête. Les billets rouges tournoyèrent dans l’air tiède de la salle avant de s’éparpiller sur ses épaules, sur ses cheveux impeccablement laqués et sur les dalles de marbre.

« Gardez votre argent, Madame Zhao », dis-je d’un ton tranchant. « Ramassez-le. Vous en aurez grand besoin pour payer vos dettes. Et n’oubliez jamais : les gens que vous traitez de parasites aujourd’hui peuvent très bien tenir votre destin entre leurs mains demain. »

Sans leur accorder un seul regard de plus, je me tournai vers ma mère et lui pris tendrement le bras. Lu Guodong s’approcha, posant délicatement sa main gantée de cuir sur l’épaule de ma mère, avec une infinie précaution, comme s’il craignait qu’elle ne s’évapore une nouvelle fois.

« Rentrons à la maison, A Su. Rentrons, mon enfant », dit-il d’une voix redevenue douce.

Quatre gardes du corps s’avancèrent pour nous ouvrir le passage, écartant les membres pétrifiés de la famille Zhang comme des fétus de paille. Lorsque nous franchîmes les portes vitrées de l’hôtel Jinji, l’air frais du début de soirée s’engouffra dans mes poumons, chassant définitivement la puanteur d’encens et de faux-semblants de cette pièce maudite.

Derrière nous résonnaient encore les sanglots hystériques de Zhao Meihua et les supplications désespérées de Zhang Hao, mais ces bruits s’étouffèrent bien vite dans le fracas de leur propre déchéance.

Dans la Rolls-Royce qui filait sur l’autoroute en direction de Pékin, le silence était empreint d’une paix nouvelle et solennelle. Ma mère tenait la main de Lu Guodong, leurs doigts entrelacés rattrapant sans bruit vingt-cinq années de solitude et de labeur. Dans son autre main, elle serrait fermement la mienne.