Les vingt membres de la famille Zhang, jusque-là gonflés d’une fierté insolente, avaient les yeux écarquillés, rivés sur cette scène inconcevable. Lu Guodong, dont le nom seul faisait trembler les sphères financières de la capitale et plier l’échine des plus puissants magnats de la province, était là. Non pas debout, toisant le monde de toute sa hauteur impériale, mais à genoux sur la moquette de velours, les mains nouées autour des doigts rugueux, usés et rougis de ma mère.

Le visage de Lu Guodong n’arborait plus la sévérité d’airain qu’on lui connaissait à la télévision ou dans les pages économiques. Ses traits s’étaient effondrés sous le coup d’un déchirement intime, révélant des rides creusées par un quart de siècle de tourments. Ses yeux humides débordaient d’une émotion si brute qu’elle balaya d’un coup l’atmosphère étouffante de la pièce.

Ma mère, Su Qin, resta prostrée un long moment. Ses yeux, encore rougis par les larmes de l’humiliation que Zhao Meihua venait de lui infliger, se posèrent avec lenteur sur les tempes grisonnantes de l’homme qui l’implorait. Son corps maigre frémit sous son cheongsam râpé. Elle écarta doucement les lèvres, mais aucun son ne franchit sa gorge dans un premier temps. Seul un souffle brisé, semblable au froissement d’une feuille morte, trahit le séisme qui ravageait sa mémoire.

« Guodong… ? » murmura-t-elle enfin, d’une voix si basse qu’elle paraissait venir d’une vie antérieure. « C’est… c’est vraiment vous ? »

« C’est moi, A Su. C’est moi », balbutia cet homme devant qui les capitaines d’industrie s’inclinaient. Deux larmes lourdes roulèrent sur ses joues d’ordinaire impénétrables. « Pardonne-moi. Mon Dieu, pardonne-moi toutes ces années… J’ai retourné chaque province, chaque ville côtière, sans jamais imaginer que tu te cachais ici, au fin fond de Jiangcheng. »

Je me tenais droite à côté de ma mère, encore sonnée, le cœur battant à tout rompre contre mes côtes. Mes paumes étaient moites, et les billets écarlates que j’avais ramassés pesaient dans ma main comme du plomb incandescent. J’avais grandi en voyant ma mère se lever à quatre heures du matin dans le froid mordant de l’hiver pour pousser sa carriole de bois, préparer les beignets de pâte, ébouillanter le thé au jasmin et supporter les insultes des agents de voirie ou le mépris des clients hautains. Jamais, au grand jamais, elle ne m’avait parlé de mon père, si ce n’est pour me répéter avec une infinie douceur qu’il était un homme bon, égaré dans une tempête qu’aucun d’eux n’avait pu maîtriser.

Lu Guodong tourna lentement la tête vers moi. Lorsqu’il croisa mon regard, il retint son souffle. Ses yeux passèrent de mon front à mes lèvres, puis s’arrêtèrent sur le grain de beauté niché à la base de mon oreille droite. Sa mâchoire trembla d’une émotion nouvelle.

« Les mêmes yeux… » souffla-t-il, la voix nouée. « Tu as exactement les yeux de ta mère quand nous nous sommes rencontrés dans les vergers de thé du Yunnan. Tu es Nian Nian, n’est-ce pas ? Lu Nian… Lin Nian… Mon enfant. »

Un frisson glacé me traversa l’échine. De l’autre côté de la grande table ronde, le silence céda la place à un début de panique feutrée.

Zhao Meihua avait perdu toute sa superbe. Son teint, si rose et suffisant sous sa poudre luxueuse quelques instants plus tôt, avait viré à une pâleur cireuse, presque verdâtre. Ses doigts manucurés s’agrippaient convulsivement à son sac à main de marque comme à une bouée de sauvetage dérisoire.

« M-Monsieur Lu… ? » balbutia-t-elle, cherchant un appui auprès de son mari qui semblait avoir perdu l’usage de la parole. « Il y a… il doit y avoir un malentendu. Cette femme… cette femme n’est qu’une marchande ambulante sans éducation ! Elle vend des babioles et des herbes bon marché au coin de la vieille rue ! Comment… comment pourrait-elle avoir le moindre lien avec l’illustre famille Lu de Pékin ? »

À ces mots, la douceur qui illuminait le regard de Lu Guodong disparut instantanément. Il se releva avec lenteur. À mesure que sa silhouette imposante se déployait, l’homme blessé et repentant laissait place au redoutable titan de l’empire Lu. Une ombre menaçante sembla envelopper la pièce. Il ne daigna même pas poser les yeux sur Zhao Meihua ; il baissa simplement son regard vers le sol, où gisaient encore plusieurs coupures de cent yuans, piétinées près des pieds de ma mère.

« Une marchande ambulante ? » Sa voix résonna, calme, posée, mais chargée d’un venin glacial qui fit reculer d’un pas les parents de Zhang Hao. « La femme que vous venez d’insulter est la seule et unique épouse légitime que mon cœur ait jamais reconnue. Celle que la famille Lu a cherchée sans relâche pendant vingt-cinq ans, après qu’une cabale interne et une machination sans scrupules nous eurent séparés alors qu’elle portait mon sang. »

Il se tourna enfin vers Zhao Meihua, et l’intensité de son regard fut si féroce que la femme recula précipitamment, heurtant sa chaise qui manqua de basculer.

« Et vous », continua Lu Guodong d’un ton d’une politesse meurtrière, « vous avez osé lever la main sur elle. Vous avez osé lui jeter votre misérable argent à la figure. »

Zhang Hao, assis comme une statue d’argile depuis le début de la scène, parut soudain sortir de sa torpeur. Il comprit en une seconde la catastrophe cosmique qui venait de s’abattre sur sa famille. Lui qui rêvait d’entrer dans les cercles fermés des grands groupes de la capitale, lui qui avait espéré que son diplôme lui ouvrirait les portes des banques d’investissement, venait de réaliser qui j’étais réellement.

« Nian Nian… » balbutia-t-il en tendant une main tremblante vers moi, ignorant totalement l’autorité écrasante de l’homme qui se dressait entre nous. « Nian Nian, écoute-moi… Tu sais bien que je t’aime. Tout ce qui s’est passé… c’était ma mère, elle a perdu la tête, elle était stressée par l’organisation ! Je ne pensais pas un seul mot de ce qu’elle disait, tu me connais ! Je voulais juste calmer les choses pour préserver notre avenir… »