Camille tremblait de tout son corps. Ses lèvres remuaient sans qu’aucun son articulé ne parvienne à s’en échapper. Ses yeux éperdus cherchèrent du secours auprès de Julian, mais son époux avait déjà reculé d’un pas, la mâchoire serrée, le regard fuyant et l’expression ravagée par le calcul de son propre désastre financier. Sa belle-mère Béatrice regardait Camille avec une aversion soudaine, réalisant qu’elle venait de faire entrer dans sa famille une coquille vide doublée d’une prétentieuse écervelée.
Voyant que personne ne répondait, Saint-Gilles scruta méthodiquement la gigantesque salle de bal. Ses yeux perçants ignorèrent les dorures, les lustres et les toilettes de gala pour aller se poser directement sur le recoin obscur, près des portes battantes de la cuisine.
Là, assise en toute simplicité devant un verre d’eau et une assiette de fruits simples, se trouvait Éléonore.
L’expression de Saint-Gilles se métamorphosa instantanément, troquant la sévérité impitoyable pour une immense et sincère déférence. Devant l’assemblée médusée, le titan des affaires s’écarta de Camille sans un mot supplémentaire et traversa la nef d’un pas rapide et assuré.
Les invités s’écartèrent sur son passage comme les eaux de la mer Rouge. Camille, titubant dans ses voiles, entraînée par une terreur viscérale de tout perdre, le suivit à distance, les mains crispées sur son corsage. Julian et son père marchaient sur ses talons, le front en sueur.
Lorsqu’il arriva à la petite table isolée, Victor Saint-Gilles s’inclina profondément devant la femme en tailleur marine.
« Chère Éléonore, dit-il d’une voix vibrante d’émotion, brisant tout protocole en lui baisant affectueusement les mains. Quel outrage est-ce là ? Que faites-vous reléguée dans ce coin obscur comme une fugitive ? J’étais venu célébrer avec vous l’aboutissement de trente ans d’efforts, et je vous découvre assise près des poubelles de service ! »
Éléonore esquissa un demi-sourire teinté d’une indicible mélancolie.
« Bonsoir, Victor. Tu as fait bonne route depuis Zurich ? »
« Ne changez pas de sujet, je vous en conjure, protesta doucement le vieil homme. Vos enfants ont-ils perdu la raison ? »
Camille arriva enfin près de la table, le souffle court, les larmes coulant sur son fard impeccablement appliqué. Elle tenta de s’agenouiller auprès d’Éléonore, tendant désespérément les bras vers celle qu’elle avait chassée un quart d’heure plus tôt.
« Maman… Maman, pardonne-moi ! Je… je ne savais pas ce que je disais ! La tension nerveuse… les préparatifs… la fatigue de cette journée ! Tu sais bien combien je t’aime, combien je te respecte ! Je voulais juste que tu sois au calme, loin du bruit assourdissant des enceintes ! Reviens, je t’en supplie, viens à la table d’honneur, c’est toi la reine de cette soirée ! »
Julian s’empressa d’ajouter d’une voix mielleuse et suppliante :
« Belle-maman, c’est un terrible malentendu… Camille a toujours eu tant d’admiration pour vous… S’il vous plaît, ne tenez pas compte de cet égarement… »
Éléonore leva lentement la main. Le geste, pourtant discret, posséda l’effet d’une onde de choc. Julian se tut instantanément. Camille ravala ses sanglots dans un hoquet terrifié.
La mère fixa sa fille. Dans ses yeux noisette, il n’y avait ni colère vengeresse, ni jubilation perverse. Il n’y avait que la douloureuse clarté d’un bilan tiré trop tard. Pendant vingt-six ans, elle avait protégé cet enfant de la brutalité du monde des affaires. Pour éviter que Camille ne grandisse dans l’angoisse financière qu’elle-même avait connue après la mort de son mari, elle avait accumulé les usines, les brevets et les contrats dans le secret le plus absolu, érigeant autour de sa fille une forteresse de prospérité invisible. Elle avait cru lui offrir la sécurité ; elle n’avait fait qu’enfanter un monstre d’arrogance nourri par l’illusion de sa propre grandeur.
« Tu as dit tout à l’heure, Camille, commença Éléonore d’une voix dont chaque syllabe pesait un lingot d’or, que je te faisais honte. Tu as affirmé que ce costume modeste dévaluait ton image de marque. Tu as estimé que les mains qui t’ont nourrie, soignée et portée ne méritaient pas d’être vues par les gens dont tu cherches désespérément l’approbation. »
« Maman, par pitié, je t’en conjure… pleura Camille, les mains jointes. »
« Tu as également proclamé que c’était ton univers désormais, poursuivit la mère avec une implacable régularité. Tu avais raison sur un point, ma fille : un univers fondé sur le paraître ne peut cohabiter avec une vie fondée sur le travail réel. Je pensais que le sang, l’amour et l’éducation suffiraient à t’enseigner la gratitude. J’ai commis une monumentale erreur de jugement. Mais rassure-toi : on ne corrige pas une erreur en fuyant ses responsabilités. On la tranche. »
Éléonore ouvrit son vieux sac en cuir noir. Elle n’en sortit aucun bijou, mais un carnet de cuir usé, un stylo à plume d’or massif – le seul objet de luxe qu’elle s’était autorisé dans sa vie – et son téléphone professionnel crypté.
Elle composa un numéro court et activa le haut-parleur. La voix d’un homme mûr, vif et alerte, retentit au bout du fil après deux sonneries :
« Maître Vautier à l’appareil. Madame Delacroix ? Vous êtes en pleine réception, tout va bien ? »
Le nom de Maître Vautier, le notaire et mandataire le plus redouté de la place financière, provoqua un frisson visible chez Henri Moreau, qui comprit ce qui se tramait.
« Bonsoir, Maître, articula Éléonore sans élever la voix. J’utilise la clause résolutoire d’urgence numéro trois, prévue dans l’acte fiduciaire de dotation du quinze janvier dernier. »
À ces mots, Camille poussa un cri étouffé :
« Non ! Maman, non ! Pas ça ! »
Le notaire marqua une seconde de pause, le professionnalisme reprenant aussitôt le dessus :
« Entendu, Madame. Cette clause stipule l’annulation immédiate de la délégation de gestion conférée à Mademoiselle Camille Delacroix sur l’ensemble des filiales du groupe, ainsi que la révocation pure et simple de la ligne de crédit nuptiale allouée pour les célébrations et l’apport en capital promis au groupe Moreau pour la fusion. Êtes-vous certaine de vouloir appliquer l’effet suspensif immédiat ? »