Le festin se poursuivit. Des pyramides de homards, des tournedos en croûte de truffes et des pièces montées colossales furent acheminées par une armée de maîtres d’hôtel. Camille paradait, riant aux éclats, levant sa coupe de cristal à chaque toast célébrant le rapprochement stratégique entre la holding familiale qu’elle prétendait incarner et le groupe Moreau. Dans son esprit, elle avait vaincu l’ombre de son passé modeste ; elle était désormais le phare de cette nouvelle aristocratie financière.

Il était près de vingt-deux heures lorsque les portes monumentales de la salle s’ouvrirent à deux battants, laissant entrer une silhouette imposante.

Victor Saint-Gilles fit son apparition.

L’atmosphère de la salle changea instantanément d’intensité. Victor Saint-Gilles n’était pas seulement le propriétaire du somptueux Palais de Verre ; il était une légende vivante du commerce maritime, un magnat de l’immobilier européen et le principal actionnaire de plusieurs consortiums bancaires. Un homme aux cheveux d’argent, d’une élégance souveraine, dont les apparitions publiques étaient rarissimes et dont la simple signature pouvait défaire un empire industriel.

Dès qu’il l’aperçut, Henri Moreau, le père de Julian, se figea au milieu de sa phrase. Ses yeux s’écarquillèrent d’incrédulité.
« Victor Saint-Gilles… murmura le banquier, blêmissant d’émotion. Que fait-il ici ? Il a refusé notre carton d’invitation il y a trois semaines en disant qu’il serait à Genève ! »

Camille sentit son cœur battre la chamade. Si Saint-Gilles s’était déplacé pour honorer son mariage, cela propulserait instantanément le couple au sommet des chroniques mondaines. Elle s’imaginait déjà en couverture des gazettes économiques internationales.
« Julian, viens, s’exclama-t-elle en prenant le bras de son époux avec une exaltation fébrile. Il vient pour nous féliciter. C’est l’occasion de finaliser l’accord de fusion pour l’exercice prochain. C’est extraordinaire ! »

Rassemblant toute sa contenance princière, le sourire triomphant et la démarche assurée, Camille s’avança à la rencontre du magnat, suivie par Julian et les époux Moreau qui se hâtaient pour ne pas perdre une miette de ce coup d’éclat imprévu.

« Monsieur Saint-Gilles, roucoula Camille en tendant une main gantée de dentelle, la voix vibrante d’une fausse chaleur. Quel honneur inestimable vous nous faites de vous joindre à notre célébration ! Je sais à quel point vos engagements sont prenants. Permettez-moi de vous présenter mon époux, Julian Moreau, ainsi que mes beaux-parents… »

Victor Saint-Gilles s’arrêta à deux pas de la mariée. Il l’ignora totalement. Ses yeux ne s’attardèrent ni sur la main tendue, ni sur le sourire éblouissant de la jeune femme. Ses traits austères demeuraient de marbre, parcourant la foule scintillante avec une acuité redoutable.

« Je ne suis pas venu pour vous, Madame, déclara-t-il d’une voix grave et posée qui résonna dans le silence soudain de l’allée centrale. »

La main de Camille resta suspendue dans le vide. Le sourire de la mariée vacilla, comme figé dans du plâtre.
« Comment ? balbutia Julian, déconcerté. Monsieur Saint-Gilles, c’est pourtant notre mariage. La holding de Camille finance l’intégralité de la réception dans votre établissement. Mon père et moi souhaitions justement aborder avec vous… »

« Vous ne comprenez manifestement rien aux rouages des affaires qui vous nourrissent, jeune homme, coupa froidement Saint-Gilles sans même le regarder. Je me moque éperdument de vos pourparlers banquiers. Si je suis descendu de mes appartements ce soir, c’est pour rendre hommage à la seule personne dans cet édifice pour qui j’ai une vénération sans bornes, et dont la signature garantit la solvabilité de ce palais depuis plus de vingt ans. »

Saint-Gilles tourna la tête, balayant la table d’honneur désormais désertée par les mariés. Un froncement de sourcils sévère assombrit son front.
« Où est Madame Éléonore Delacroix ? »

Camille sentit la terre se dérober sous ses talons aiguilles. Un froid glacial envahit sa poitrine.
« Ma… ma mère ? bégaya-t-elle, son teint devenant plus livide que la soie de sa robe. Mais… quel est le rapport ? Maman n’est qu’une associée silencieuse… elle ne gère rien… c’est moi qui préside le directoire opérationnel depuis deux ans ! C’est moi qui ai signé les autorisations budgétaires ! »

Saint-Gilles la toisa avec un mépris si tranchant qu’il sembla la dénuder de tous ses apparats.
« Vous présidez ce qu’elle a bien voulu vous laisser croire que vous présidiez, mademoiselle. Votre directoire n’est qu’une coquille administrative consultative. Le capital fondateur, les brevets d’exploitation logistique, les terres industrielles du consortium et quatre-vingt-quinze pour cent des parts d’usufruit et de vote appartiennent à une seule et unique personne morale : la Fiducie Delacroix. Et l’unique gérante statutaire, l’unique propriétaire légale jusqu’à son dernier souffle, c’est votre mère. »

Un murmure de stupeur parcourut les invités les plus proches. Henri Moreau devint blême, lâchant son verre qui se brisa net sur le marbre avec un tintement sinistre.
« Quoi ? souffla le père de Julian, se tournant violemment vers son fils. Tu m’avais garanti que Camille contrôlait entièrement le patrimoine familial ! Que les contrats de nantissement étaient sous sa seule autorité ! »

« Elle n’a d’autorité que celle que sa mère lui concède par procuration révocable à tout instant, asséna Saint-Gilles sans pitié. C’est Éléonore Delacroix qui a sauvé mon groupe lors du krach de 2018 par un prêt obligataire privé. C’est elle qui détient les hypothèques prioritaires sur l’immeuble où la banque de votre famille a son siège social à Paris. Sans son aval hebdomadaire, vos cartes de crédit dorées ne sont que des morceaux de plastique sans valeur, et cette soirée somptueuse n’est qu’une dette impayée. »

Le silence était devenu total, un silence d’église avant la tempête. Les mille personnes présentes retenaient leur souffle, captivées par le naufrage public de la mariée.

« Alors, reprit la voix de tonnerre de Saint-Gilles, je réitère ma question : pourquoi la propriétaire de cet empire n’est-elle pas assise à la place qui lui revient de droit ? »