« Où sont les originaux des mandats de transfert ? demanda Camille. Les vrais, ceux signés de la main de Vaneau. »
Antoine hésita, une terreur pure traversant son regard éteint. « Si je vous les donne, il me fera tuer. Cet homme n’a plus rien d’humain. Il a passé sa vie à attendre la mort de ton père pour s’emparer de chaque brique de cet empire. »
Camille s’approcha tout près de lui, posant ses deux mains sur les accoudoirs du fauteuil, le contraignant à la regarder dans les yeux.
« Si tu ne me les donnes pas, Antoine, c’est moi qui te détruis. Tu partiras menottes aux poignets devant les caméras que j’inviterai moi-même sur le perron du palais de justice. Tu prendras dix ans pour abus de biens sociaux et haute trahison d’entreprise, et je veillerai personnellement à ce que pas un centime ne te reste pour payer tes avocats. Mais si tu me donnes ces documents maintenant, je te laisse une chance de signer des aveux complets devant le procureur. Tu auras la protection judiciaire, et tu sauveras ce qu’il te reste d’honneur. Choisis. Tu as dix secondes. »
L’homme s’effondra intérieurement. Le vernis d’arrogance qu’il avait affiché durant des années au côté de Camille s’était totalement dissous.
« Dans le coffre du sous-sol, souffla-t-il, vaincu. Derrière le panneau électrique. Le code est la date de décès de ton père. Il a insisté pour que ce soit ce chiffre. Il trouvait ça ironique. »
Vingt minutes plus tard, les agents remontaient avec une mallette métallique renforcée. À l’intérieur se trouvaient les copies carbone des ordres de virement secrets, les contrats de fiducie liant le fonds des Caïmans directement aux comptes personnels de Gérard Vaneau à Vaduz, ainsi que les correspondances manuscrites prouvant l’extorsion exercée sur Antoine.
Larcher referma la mallette d’un claquement sec. Son regard croisa celui de Camille ; pour la première fois de sa carrière, le vieux juriste laissa paraître un léger sourire d’admiration. « Nous avons de quoi le neutraliser dix fois, madame. Mais il reste le problème des liquidités. Même avec ces preuves, les banques ne débloqueront pas cent quarante millions d’euros en quarante-huit heures sous prétexte qu’un procès s’annonce. Si les fonds ne sont pas déposés chez le notaire avant jeudi midi, le contrat d’émission obligataire s’appliquera automatiquement. La loi financière est aveugle aux plaintes pénales tant qu’un jugement définitif n’est pas rendu. »
Camille se tourna vers la baie vitrée où la nuit commençait à pâlir. L’aube se levait sur la forêt, livide et tranchante.
« Les banques traditionnelles ne nous prêteront rien, dit-elle posément. Mais Gérard Vaneau a oublié une chose essentielle dans sa frénésie de revanche. »
« Laquelle ? demanda Larcher. »
« Mon père n’a jamais placé toute sa fortune dans les hôtels. Il disait toujours que la pierre pouvait brûler, mais que la terre reste. » Elle sortit un carnet d’adresses relié de cuir noir de son sac. « Appelez le président du fonds souverain de Singapour. Dites-lui que la réserve foncière de la presqu’île de Saint-Jean-Cap-Ferrat est disponible à la vente immédiate avec clause de rachat prioritaire. Nous aurons les fonds sur le compte séquestre dès demain après-midi. »
Le mercredi soir, veille de l’échéance fatidique, les bureaux de la holding Vaneau & Associés, situés dans un hôtel particulier de la place Vendôme, baignaient dans une sérénité trompeuse. Gérard Vaneau, élégant septuagénaire aux tempes argentées, vêtu d’un costume trois pièces d’une coupe irréprochable, dégustait un cognac hors d’âge en observant la colonne Vendôme à travers ses fenêtres cintrées.
La porte de son bureau s’ouvrit sans que sa secrétaire n’ait pris la peine de l’annoncer. Vaneau fronça les sourcils, prêt à réprimander l’intrus, mais son visage se figea lorsqu’il vit entrer Camille, seule, vêtue d’un ensemble de soie noire d’une élégance souveraine, sans escorte, un simple dossier sous le bras.
« Camille, dit-il en retrouvant instantanément son masque de bienveillance paternelle, avançant les bras entrouverts. Ma chère enfant… Quelle folie de venir ainsi sans prévenir. Après la tragédie de cette réception… J’ai essayé de te joindre cent fois. Ce misérable Antoine t’a brisée, mais sois assurée que le conseil d’administration fera bloc derrière toi. Nous allons restructurer la dette, nous allons… »
« Épargnez-vous cette peine, Gérard, dit-elle en s’asseyant calmement dans l’un des fauteuils en cuir faisant face au bureau massif en acajou. Asseyez-vous. Nous avons très peu de temps et beaucoup de documents à régulariser. »
Vaneau plissa les yeux. Le ton n’était pas celui d’une jeune héritière désemparée par une rupture publique et la ruine imminente de son groupe. Il contourna son bureau avec lenteur et prit place dans son fauteuil directorial, croisant les mains sur le buvard.
« Tu sembles bien combative, Camille. C’est tout à l’honneur de la mémoire de ton père. Mais les affaires ne se règlent pas avec du courage. Demain à midi, les obligations arrivent à échéance. Le syndicat bancaire m’a confirmé que la ligne de trésorerie d’urgence demandée par ton directeur financier a été rejetée. Je suis navré, sincèrement navré. En tant que mandataire des obligataires, je serai contraint de demander l’exécution des clauses de conversion d’actions. C’est la loi du marché. »
Camille ouvrit son dossier et en sortit une feuille unique qu’elle fit glisser sur le cuir du bureau.
« Ceci est l’attestation de dépôt de cent quarante-cinq millions d’euros effectuée ce jour à 14 heures 30 auprès de la Caisse des Dépôts et Consignations, libellée en faveur des porteurs d’obligations. Vos titres sont remboursés intégralement, en principal et intérêts. Vous ne convertirez pas une seule action, Gérard. Pas demain, pas jamais. »
Le visage du vieil homme perdit instantanément son teint chaleureux pour prendre la nuance crayeuse de la cendre. Ses doigts se crispèrent imperceptiblement sur la tranche de son bureau. Il fixa l’attestation tamponnée, cherchant frénétiquement l’erreur, la faille, le vice de forme.
« C’est impossible… Aucune banque française n’aurait pu valider une telle garantie en quarante-huit heures… »