Camille redressa les épaules. La robe de soirée du gala avait été troquée pour un tailleur pantalon d’une sobriété implacable. Elle ne ressentait plus cette brûlure acide de la déception amoureuse qui lui avait rongé le ventre durant des mois. À cet instant précis, la femme bafouée cédait intégralement la place à l’héritière d’un bâtisseur qui n’avait jamais capitulé devant les prédateurs de la finance.

« Faites préparer ma voiture, ordonna-t-elle à Larcher. Vous prévenez le procureur de permanence au tribunal de grande instance. Je ne veux pas d’intervention policière tapageuse qui ferait chuter le cours de l’action dès demain matin. Nous allons chercher Antoine nous-mêmes, et nous lui donnerons le seul choix qui lui reste : la prison pour complicité d’escroquerie en bande organisée, ou la rédemption comme témoin principal assisté. »

La route vers Barbizon se fit sous un déluge dense qui noyait les frondaisons de la forêt de Fontainebleau. Camille observait les essuie-glaces balayer méthodiquement les trombes d’eau sur le pare-brise. Elle repensait aux mots de son père sur son lit d’hôpital : « Méfie-toi des hommes qui s’inclinent trop bas devant toi, ma fille. Leurs yeux ne regardent pas ton visage, ils mesurent la distance jusqu’à tes chevilles pour te faucher. » Elle avait cru qu’il parlait de la concurrence internationale, des magnats de l’hôtellerie asiatique ou des fonds souverains du Golfe. Elle n’avait pas compris qu’il parlait de ceux qui partageaient son pain le dimanche midi dans la propriété familiale.

Le véhicule franchit les grilles entrouvertes du domaine de Barbizon peu après minuit. La bâtisse en meulière, d’ordinaire si majestueuse, semblait abandonnée aux ténèbres, à l’exception d’une faible lueur vacillante filtrant à travers les volets du rez-de-chaussée.

Accompagnée de deux agents de sécurité assermentés de son groupe et de maître Larcher, Camille entra sans frapper par la porte de service dont la serrure avait été forcée récemment. L’atmosphère à l’intérieur sentait l’alcool fort, le papier brûlé et l’angoisse animale.

Dans le grand salon d’hiver, des cartons éventrés jonchaient le parquet. Assis par terre, le dos calé contre le cuir usé d’un fauteuil club, Antoine tenait une bouteille de whisky presque vide. Sa chemise blanche, la même qu’il portait sous son smoking lors du gala trois jours plus tôt, était froissée, déboutonnée, souillée de taches sombres. Ses joues étaient mangées par une barbe grise naissante, et ses yeux cernés de rouge semblaient flotter dans une terreur sans nom.

Quand il vit Camille s’avancer dans la lumière crue de la lampe halogène, il n’eut pas un sursaut d’orgueil, pas une parole de défi. Il laissa simplement tomber la bouteille qui roula sur le tapis d’Orient dans un bruit feutré.

« Tu viens voir le cadavre avant qu’ils ne le fassent disparaître ? croassa-t-il, la voix déchirée par le tabac et les sanglots retenus. »

Camille s’arrêta à deux mètres de lui, sans dégoût, mais avec une autorité glaciale qui sembla remplir toute la pièce.

« Relève-toi, Antoine. Les lâches n’ont même pas le droit de mourir assis dans mon groupe. »

L’homme tenta de se redresser, tituba, puis parvint péniblement à s’asseoir sur le bord du canapé, les mains tremblantes posées sur ses genoux.

« Tu ne comprends rien, Camille… Tu crois que j’ai voulu ça ? Tu crois que j’ai couché avec Charlotte par plaisir ? »

« Tais-toi, coupa-t-elle sèchement. Épargne-moi tes explications sentimentales. Nous savons tout. Nous savons pour les obligations. Nous savons pour la clinique suisse. Nous savons que Gérard Vaneau t’a tenu par la gorge avec les pertes fictives que tu as signées sur le chantier de l’hôtel de Venise. »

Antoine leva la tête, stupéfait. Ses pupilles se dilatèrent sous le choc. « Gérard… Vous savez pour Gérard ? »

« Nous savons qu’il t’a utilisé pour détourner les fonds de roulement nécessaires au rachat des obligations afin de me déposséder, intervint Larcher en avançant d’un pas, tenant un dictaphone prêt à enregistrer. Et nous savons que l’enfant de Charlotte est le sien, pas le vôtre. Il vous a fait endosser le scandale pour que Camille vous chasse, pour que vous portiez le chapeau de la fraude fiscale, pendant que lui se poserait en sauveur de l’entreprise lors de l’assemblée de jeudi. »

Antoine poussa un rire convulsif, un sanglot sec qui lui déchira la gorge. « Il m’avait promis dix millions. Dix millions et une porte de sortie en Amérique du Sud une fois la liquidation de la holding prononcée. Il m’a dit que ton père lui avait tout volé cinquante ans plus tôt, qu’il ne faisait que reprendre son bien. Et Charlotte… elle travaillait pour lui depuis le début. Elle était sa secrétaire particulière quand il gérait les investissements immobiliers à Monaco. Quand elle m’a annoncé qu’elle était enceinte, il m’a convoqué dans son domaine de Sologne. Il m’a dit : Tu diras que c’est toi. Si Camille l’apprend, elle te jettera dehors, elle demandera le divorce avant le mariage, et elle aura tellement honte qu’elle ne regardera pas les comptes avant six mois. »

« Mais je les ai regardés, dit Camille d’une voix sourde. »

« Oui, répondit Antoine en baissant le front vers le sol. Tu les as regardés trop tôt. Et ce soir-là, au gala… quand tu as posé cette enveloppe, j’ai cru que le ciel me tombait sur la tête. Mais l’enveloppe contenait un test négatif pour moi… C’est Gérard qui l’avait envoyée à ton service d’audit sous un faux nom ! Il voulait que le scandale éclate ce soir-là précisément, pour que les banques paniquent et bloquent nos lignes de crédit avant l’échéance de jeudi ! »

Un silence épais tomba sur la pièce. L’horloge comtoise égrenait les secondes dans l’ombre. L’échafaudage était diabolique : en provoquant lui-même la crise publique de la direction par le biais de l’humiliation de son fiancé, Vaneau avait forcé les banques partenaires à geler les liquidités immédiates de la société pour cause d’instabilité managériale. Sans ces liquidités, Camille était dans l’incapacité matérielle de débloquer les cent quarante millions d’euros requis pour racheter les obligations avant le terme légal.