Morgan referma la porte intérieure de la tour et poussa le verrou de fer. Ce n’était qu’un répit dérisoire ; les verrous céderaient sous les assauts de béliers ou de tirs d’armes à feu en moins de deux minutes.

Dans la semi-pénombre de la tourelle, elle ouvrit enfin le carnet de moleskine de son grand-père. La première page contenait une photographie en noir et blanc d’Arthur Sterling aux côtés d’une jeune femme au regard perçant, une collègue de laboratoire, une ingénieure dont les traits portaient une ressemblance frappante avec quelqu’un que Morgan venait de croiser quelques heures plus tôt.

La femme du bus.

Sous la photo, une note manuscrite d’Arthur : « Hélène Moreau, ma seule alliée véritable dans ce monde de vautours. Si je venais à disparaître avant d’avoir protégé Morgan, Hélène a juré de veiller sur elle depuis l’extérieur. Elle sait reconnaître les créations de Vance. »

Morgan porta la main à sa bouche, saisie d’un frisson qui n’avait rien à voir avec le froid de la tour. L’inconnue du bus de Chicago n’était pas une simple voyageuse douée d’intuition. C’était l’ancienne associée de son grand-père, l’ingénieure qui avait probablement participé à concevoir les prototypes originaux avant que Vance ne détourne l’entreprise familiale. Hélène Moreau surveillait Morgan depuis des semaines, attendant le moment où le piège tendu par Julian et Vance se refermerait pour intervenir.

Un bruit violent secoua la porte de la tour. Un coup d’épaule massif fit trembler le bois de chêne.

« Morgan ! » hurla la voix de Julian de l’autre côté du panneau. « Ouvre cette porte ! Vance me promet qu’il ne te fera aucun mal si tu lui remets les brevets de ton grand-père ! Ouvre, je t’en supplie, ils vont me tuer ! »

« Tais-toi, imbécile », cracha la voix de Victor Vance juste derrière lui. « Écartez-le. Enfoncez cette porte. »

Un coup de feu retentit. La serrure de fer explosa dans une gerbe d’étincelles. Le battant s’ouvrit violemment, heurtant le mur de pierre.

Victor Vance entra le premier, un pistolet automatique équipé d’un silencieux à la main, son visage aristocratique déformé par une grimace de triomphe froid. Derrière lui, ses deux sbires tenaient Julian par les bras, le nez en sang, les yeux fous de terreur.

« Morgan », commença Vance d’une voix posée, presque paternelle. « Quelle regrettable démonstration d’indiscipline. Vous auriez dû porter ce collier comme votre époux vous le demandait si gentiment. Vous vous seriez endormie paisiblement chez vous à Chicago, vous auriez laissé passer le délai de vendredi sans douleur, et vous auriez vécu confortablement avec une rente annuelle que j’avais la générosité de vous allouer. »

« Une rente payée avec l’héritage volé de mon grand-père ? » répliqua-t-elle, debout devant la baie vitrée brisée, le vent d’hiver faisant flotter son manteau autour d’elle, les documents fermement calés sous son bras.

« Arthur était un génie naïf », dit Vance en s’approchant lentement, l’arme pointée vers sa poitrine. « Il croyait que la science appartenait à l’humanité. Moi, je sais qu’elle appartient à ceux qui ont le courage de la monétiser. Ce que vous tenez entre vos mains représente l’avenir de la défense aérospatiale privée. Donnez-moi ce dossier, Morgan. Et peut-être que je laisserai votre pitoyable époux survivre à cette nuit. »

Julian leva des yeux suppliants vers elle, des larmes de lâcheté coulant sur ses joues maculées de sang : « Morgan… s’il te plaît… donne-lui. On s’en fiche de cette maison… on s’en fiche de ton grand-père… pense à nous… »

Morgan regarda Julian. Elle vit l’homme qu’elle avait aimé, celui avec qui elle avait partagé ses espoirs, ses rires, ses nuits pendant des années. Et elle ne ressentit rien d’autre qu’un dégoût profond, absolu, libérateur.

« Il n’y a plus de nous, Julian. Il n’y a jamais eu de nous. Tu as vendu ma vie pour payer tes dettes de jeu financier. »

Vance esquissa un sourire méprisant. « Assez de mélodrame conjugal. Les brevets, Morgan. Maintenant. »

Il fit un pas de plus vers elle, levant son arme à hauteur de ses yeux.

C’est à cet instant précis qu’un faisceau de lumière d’une puissance colossale déchira l’obscurité extérieure, frappant de plein fouet les fenêtres de la tour octogonale. Un vrombissement assourdissant de pales d’hélicoptère balaya la toiture de Blackwood, faisant trembler les ardoises et soufflant un rideau de neige à l’intérieur de la pièce brisée.

Dans le même souffle, une détonation sourde retentit depuis les hauteurs boisées surplombant le lac. La vitre latérale de la tour vola en éclats. L’homme de main situé à la droite de Vance s’effondra lourdement sur le plancher, neutralisé par un tir chirurgical d’un fusil de précision non létal.

« Ne bougez plus ! Police d’État de l’Illinois et Section Fédérale des Fraudes ! Jetez vos armes immédiatement ! » cracha un mégaphone surpuissant depuis l’appareil en vol stationnaire au-dessus de la tourelle.

Vance pivota sur lui-même, aveuglé par le projecteur militaire, son calme olympien se brisant instantanément. « Qu’est-ce que c’est que ce bordel ?! »

Avant qu’il ne puisse faire feu vers Morgan ou tenter de fuir, la silhouette robuste d’un second groupe d’intervention fit irruption par l’escalier en colimaçon derrière eux. En tête marchait une femme d’une soixantaine d’années, vêtue d’un épais parka noir d’intervention, tenant fermement un pistolet de service : Hélène Moreau.

« Lâche ton arme, Victor », lança-t-elle d’une voix ferme qui ne souffrait aucune réplique. « Cela fait trois ans que j’attends ce moment. Tes comptes aux îles Caïmans, tes mandats falsifiés sur la fiducie Sterling, et le mouchard artisanal que tu as fait fabriquer pour surveiller Morgan… nous avons tout intercepté. Le signal de coupure que son mari a reçu ce matin dans la cuisine a servi de déclencheur pour notre mandat d’arrêt fédéral. »

Vance baissa lentement son pistolet, le visage déformé par une haine impuissante. Ses doigts se desserrèrent et l’arme heurta le plancher de chêne avec un bruit mat. Les agents fédéraux se précipitèrent sur lui et sur le second complice, les plaquant au sol pour leur passer les menottes d’acier.