Morgan alluma la lampe torche qu’elle avait prise dans sa boîte à gants. Le faisceau lumineux balaya le grand bureau en acajou massif. Les tiroirs avaient été forcés. Les serrures étaient brisées, les dossiers éparpillés sur le tapis persan dans un désordre qui témoignait d’une fouille méthodique et brutale. Vance ou ses complices étaient déjà venus ici. Ils avaient retourné la pièce de fond en comble à la recherche de quelque chose qu’ils n’avaient visiblement pas trouvé.

Morgan s’approcha de la cheminée. Elle posa ses doigts sur la pierre froide du manteau sculpté. Enfant, son grand-père lui disait souvent une phrase qu’elle n’avait jamais comprise : « La vérité ne dort jamais là où les voleurs regardent, Morgan. Elle repose dans l’instrument qui trace le cercle. »

L’instrument qui trace le cercle. Le compas.

Son regard se posa sur les armoiries gravées dans la pierre. Le compas d’or n’était pas une simple sculpture décorative. En examinant de plus près les jointures de la pierre à la lueur de sa torche, elle remarqua que la pointe droite du compas était légèrement décalée par rapport au reste du bas-relief.

Elle saisit la pointe métallique sculptée et exerça une pression vers le bas. Rien ne bougea. Elle essaya alors de la faire tourner vers la gauche, suivant le mouvement naturel d’un outil d’architecte.

Un grincement sourd retentit dans l’épaisseur du mur. Une section de la boiserie située à droite de l’âtre se déverrouilla avec un bruit sec d’engrenages, s’ouvrant de quelques centimètres vers l’intérieur.

Morgan retint son souffle. Elle glissa ses doigts dans la fente et tira le panneau secret. Derrière s’ouvrait une petite niche blindée, creusée à même la maçonnerie du conduit de cheminée. À l’intérieur, reposait une boîte en acier brossé, fermée par une serrure à combinaison numérique de six chiffres.

Six chiffres.

Morgan réfléchit fiévreusement. Pas sa date de naissance, trop évidente. Pas celle de son grand-père non plus. Elle se souvint alors du jour précis où son grand-père l’avait emmenée pour la première fois sur les berges du lac intérieur, le jour où il lui avait fait promettre de ne jamais vendre Blackwood, quoi qu’il advienne. C’était un treize octobre, l’année de ses dix ans : 13-10-03.

Ses doigts firent tourner les petites molettes de cuivre argenté.

1… 3… 1… 0… 0… 3…

Un déclic libéra le loquet central. Le couvercle s’ouvrit avec une fluidité parfaite, révélant le contenu du coffre.

Il n’y avait ni liasses de billets, ni lingots d’or. Seulement deux éléments : une épaisse chemise cartonnée marquée du sceau du département fédéral des brevets, et un carnet relié de moleskine noire.

Morgan ouvrit la chemise. Les documents d’ingénierie qui s’y trouvaient portaient sur un procédé révolutionnaire de purification des alliages de titane et de supraconductivité à température ambiante, développé par Arthur Sterling dans les cinq dernières années de sa vie, sous contrat confidentiel avec le gouvernement américain. Les droits de propriété intellectuelle n’avaient jamais été rendus publics : ils étaient attachés physiquement au titre de propriété foncière du domaine de Blackwood, dont les sous-sols abritaient le laboratoire expérimental originel. La valeur estimée de ces brevets ne se chiffrait pas en millions, mais en centaines de millions de dollars pour n’importe quel consortium industriel ou puissance étrangère.

Et sur la dernière page du document figurait un addendum manuscrit de son grand-père :

« Si ces lignes sont lues par ma petite-fille Morgan, c’est que Victor Vance a trahi le serment qu’il m’avait prêté. Victor sait que les brevets sont ici. Mais il sait aussi qu’il ne peut s’en emparer légalement tant que Morgan reste l’héritière légitime désignée par le sang. S’il tente de manipuler ma succession, qu’elle sache qu’elle n’est pas seule. Écoute la voix de celle qui surveille les ombres. »

Avant que Morgan ne puisse ouvrir le carnet de moleskine pour comprendre le sens de cet avertissement, le grincement lointain de pneus sur les graviers de l’allée déchira le silence de la propriété.

Deux véhicules venaient de franchir le portail brisé.

Morgan referma précipitamment le panneau de boiserie, serra le dossier et le carnet contre sa poitrine et éteignit sa torche. Plongée dans une obscurité presque totale, guidée par les seuls rayons blafards de la fin de journée qui filtraient à travers les fentes des volets, elle courut vers le fond de la bibliothèque.

Par la fenêtre étroite du vestibule arrière, elle vit deux grands SUV noirs s’immobiliser devant le perron. Quatre hommes en manteaux sombres en descendirent, armés et équipés de lampes tactiques puissantes. Parmi eux, marchant d’un pas assuré, se trouvait Maître Victor Vance, son long manteau de cachemire gris flottant dans le vent d’hiver, le visage impassible d’un homme venu exécuter une formalité administrative d’une effroyable brutalité.

Et derrière lui, soutenu par deux hommes de main, titubait Julian, le visage tuméfié, les vêtements déchirés, le regard brisé par la lâcheté et la terreur.

« Fouillez chaque pièce », ordonna la voix de Vance, résonnant sous le porche avec une clarté glaciale. « Elle est forcément ici. Sa voiture est garée derrière les dépendances. Trouvez-la, récupérez le dossier Sterling, et assurez-vous qu’elle ne quitte jamais cette maison vivante. Nous maquillerons cela en accident d’intoxication au monoxyde de carbone après avoir purgé les scellés. »

Morgan comprit qu’elle ne pourrait pas s’échapper par le rez-de-chaussée. Les hommes bloquaient déjà l’entrée principale et les issues de service du sous-sol. Il ne lui restait qu’une seule direction : les hauteurs de la maison, la tour ouest.

Elle grimpa l’escalier dérobé réservé aux domestiques, gravissant les marches deux à deux dans un silence absolu, retenant son souffle à chaque craquement du bois vermoulu. Au fur et à mesure qu’elle montait vers les combles, les bruits de portes fracassées et de meubles renversés par les hommes de Vance résonnaient depuis les étages inférieurs.

Elle atteignit enfin le sommet de la tour octogonale. La pièce était circulaire, ceinte de fenêtres en ogive donnant sur la noirceur de la forêt et les eaux gelées du lac. Au centre se trouvait un vieux pupitre d’astronomie et une lourde porte en chêne massif garnie de ferrures, menant à une plateforme extérieure ouverte aux quatre vents.