Je m’assis lentement en face de lui, sans saisir le combiné téléphonique. Je me contentai de le fixer, le dos bien droit, les mains posées à plat sur la petite tablette métallique.
Il saisit son écouteur et frappa contre la vitre pour m’inciter à faire de même. Je pris le combiné avec une lenteur calculée et le portai à mon oreille.
— Claire… merci d’être venue. Mon Dieu, ton front… Je suis tellement désolé, tu dois me croire, je n’ai jamais voulu te faire de mal, balbutia-t-il dans un flux de paroles désespéré.
— Épargne-moi ta comédie, Adrian. Tu as cinq minutes. Pourquoi suis-je ici ?
Il déglutit péniblement, jetant un coup d’œil par-dessus son épaule vers le garde qui surveillait la porte.
— Mon père… il a activé un protocole ce matin depuis le téléphone de son avocat. Il ne laissera pas les disques arriver au procès. Il y a un homme, un ancien policier qui travaille pour son réseau de distribution, un type nommé Carl Rossi. Il a une copie des clés de ton appartement. Il devait intervenir ce soir pour récupérer les pièces ou faire sauter l’immeuble si la police n’avait pas encore percé le mur.
Un froid polaire s’insinua dans la pièce.
— Vance et ses hommes sont déjà sur place. Ton homme ne pourra rien faire.
— Tu ne comprends pas ! siffla Adrian, la sueur perlant sur ses lèvres sèches. Rossi n’est pas seul. Et il ne cherche plus les disques. Mon père sait que les disques sont saisis. Ce qu’il veut maintenant, c’est éliminer le seul témoin civil qui a vu la boîte dans la cave avant que les scellés ne soient posés. Toi. Maya est protégée par le shérif ici, mais toi, ils vont te relâcher dans quelques heures. Si tu sors d’ici sans protection fédérale, tu es morte avant la fin de la semaine.
Je le regardai avec une pitié glacée.
— Et pourquoi me dis-tu ça, Adrian ? Par amour ? Par remords ?
Un sanglot rauque s’échappa de sa gorge. Il baissa la tête, incapable de soutenir mon regard plus longtemps.
— Parce que je sais ce qu’il a fait à Lydia. Je l’ai vue mourir, Claire. Cette nuit-là, il y a sept ans… elle a crié mon nom dans la cave. Elle m’a supplié de l’aider pendant que mon père l’étranglait avec une corde de piano. Et je suis resté là. Je suis resté dans l’escalier à regarder mes chaussures vernies parce que j’avais peur qu’il me coupe les vivres. Pendant sept ans, chaque fois que je fermais les yeux, j’entendais le bruit de son dernier souffle. Et hier soir… quand j’ai vu ton sang couler sur ta joue… j’ai su que j’étais devenu exactement comme lui.
Il releva des yeux humides, rongés par la lâcheté et le désespoir.
— Je veux signer les aveux complets. Je vais plaider coupable pour complicité de meurtre au premier degré. Mais je veux que tu vives, Claire. Dis à Vance d’arrêter Rossi avant qu’il n’aille à Montgomery Lane. Il conduit une berline grise, immatriculée au Nevada. Il a une planque près des quais.
Je restai silencieuse un long moment. La fureur qui m’avait consumée depuis la veille au soir s’éteignit lentement, laissant place à un calme étrange, presque solennel.
— Tu ne passeras pas le reste de tes jours en prison pour te racheter, Adrian, lui dis-je avec une voix d’une netteté tranchante. Tu y passeras le reste de tes jours parce que c’est l’endroit exact où les monstres sans colonne vertébrale doivent pourrir. Ne prononce plus jamais mon nom. Pour moi, tu es mort dans cette salle à manger, au moment exact où ton assiette a touché mon front.
Je raccrochai le combiné sans attendre sa réponse. À travers la vitre, je le vis sangloter, le visage enfoui dans ses mains entravées, tandis que le garde lui posait la main sur l’épaule pour le ramener vers le couloir obscur du quartier de haute sécurité.
Je franchis les portes de la prison et retrouvai le lieutenant Vance qui m’attendait sous la grisaille du ciel californien.
— Il vous a dit quelque chose d’utile ? demanda le policier en me voyant approcher.
— Carl Rossi, répondis-je sans m’arrêter. Berline grise immatriculée au Nevada. Il a une planque près des quais et il a l’ordre de Charles d’effacer les témoins.
Vance écarquilla les yeux, sortit immédiatement sa radio portable et commença à aboyer des ordres d’interpellation d’urgence aux unités d’intervention de la baie.
L’arrestation de Carl Rossi eut lieu trois heures plus tard, à un feu rouge sur le pont de San Francisco-Oakland. Dans le coffre de son véhicule, les agents trouvèrent deux armes automatiques non enregistrées, des silencieux artisanaux et trois bidons d’accélérateur chimique. Les Caldwell avaient bel et bien l’intention de transformer mon quartier en brasier pour tenter de masquer l’ampleur de leurs crimes.
La chute de l’empire Caldwell fut rapide, brutale et spectaculaire.
Les télévisions nationales s’emparèrent du scandale des « Meurtres du Domaine Caldwell ». Les preuves contenues dans les disques durs secrets de mon mur révélèrent un réseau de corruption tentaculaire qui s’étendait sur trois États : blanchiment de centaines de millions de dollars provenant du narcotrafic, pots-de-vin versés à des magistrats locaux, et l’assassinat maquillé de trois autres hommes d’affaires dans les années 2000.
Charles Caldwell ne survécut pas pour entendre son verdict. Trois mois après son incarcération à la prison d’État de San Quentin, il succomba à une crise cardiaque foudroyante dans sa cellule individuelle, emportant avec lui le peu de secrets qu’il n’avait pas consignés dans ses registres chiffrés.
Eleanor Caldwell, dépouillée de tous ses biens par les saisies de la justice fédérale, fut condamnée à vingt-cinq ans de réclusion criminelle pour complicité d’assassinat et entrave à la justice.
Adrian, quant à lui, tint sa promesse. Il plaida coupable sans chercher d’accord de clémence. Condamné à la réclusion criminelle à perpétuité sans possibilité de libération conditionnelle avant quarante ans, il fut transféré dans un établissement pénitentiaire de haute sécurité au fin fond du désert de l’est de l’État.