Eleanor poussa un gémissement étranglé et s’effondra sur une chaise, renversant son verre de vin qui tacha la nappe immaculée d’une flaque pareille à du sang frais. Charles ne cilla pas, mais ses mâchoires se serrèrent si fort qu’un craquement sinistre résonna dans sa bouche.
— Sept ans, murmura Maya, les larmes coulant enfin librement sur ses joues creuses. Vous l’avez gardée ici pendant sept ans parce que vous ne pouviez pas déplacer le corps sans éveiller les soupçons… et vous attendiez d’avoir l’appartement pour tout enterrer ensemble.
— Prenez-les tous, ordonna Miller d’une voix où perçait une rage contenue. Tous ceux qui étaient dans cette maison ce soir. Personne ne quitte les lieux sans avoir été interrogé par les homicides. Menottez Charles Caldwell. Tout de suite !
Charles leva les mains sans opposer de résistance, mais ses yeux sombres croisèrent les miens avec une intensité venimeuse.
— Tu crois avoir gagné, petite fille ? murmura-t-il en passant près de ma civière. Cet appartement est notre tombeau, mais il deviendra le tien. Tu n’as aucune idée de ce qui dort derrière ce plâtre. Si tu l’ouvres, tu détruis des gens bien plus puissants que les Caldwell.
— Embarquez-le ! rugit Miller.
La nuit devint un cauchemar de lumières stroboscopiques, de questions répétitives et d’aiguilles plantées dans ma chair aux urgences de l’hôpital de Santa Helena. Onze points de suture furent nécessaires pour refermer la plaie béante sur ma tempe droite. Les infirmières murmuraient avec compassion, me jetant des regards obliques comme on en accorde aux bêtes blessées. Mais je ne ressentais plus aucune pitié pour moi-même.
À l’aube, le médecin accepta de me laisser sortir sous la garde d’un inspecteur de San Francisco, le lieutenant Marcus Vance, dépêché sur place dès que la connexion avec l’appartement de Montgomery Lane avait été établie.
Vance était un homme d’une cinquantaine d’années, le visage buriné, vêtu d’un imperméable sombre qui sentait le café froid et le tabac de contrebande.
— Madame Bennett, me dit-il alors que nous montions dans sa berline banalisée sous une pluie fine qui commençait à noyer les vignobles. Le mandat pour votre appartement a été signé il y a une heure. Une équipe d’investigation médico-légale est déjà devant votre porte. Vous avez le droit d’être présente, mais je vous préviens : ce que nous allons trouver ne sera pas beau à voir.
— C’est mon chez-moi, répondis-je, la voix rauque. Ils ont essayé de m’en dépouiller. Ils ont failli me tuer pour ça. Je veux voir ce qu’ils étaient prêts à commettre pour l’avoir.
Le trajet de Napa à San Francisco se fit dans un silence sépulcral. Mon téléphone ne cessait de vibrer : des messages hystériques des membres de la belle-famille qui n’avaient pas encore été incarcérés, des alertes de presse locales qui commençaient déjà à relayer le scandale de la prestigieuse dynastie Caldwell, des notifications d’appels manqués de numéros masqués. J’éteignis l’appareil et le jetai au fond de mon sac.
Lorsque la voiture tourna dans Montgomery Lane, sur les hauteurs de Telegraph Hill, la rue étroite était barrée par trois camionnettes de police et un fourgon d’intervention technique. Les voisins du quartier, tasses de café à la main et parapluies ouverts, observaient le manège morbide avec une curiosité morbide.
Je montai les escaliers de mon propre immeuble les jambes tremblantes. La porte en chêne du numéro 2, celle-là même que j’avais vernie de mes mains deux ans plus tôt, était grande ouverte. Des rubans jaunes de scène de crime barraient le couloir.
— Madame Bennett est là, annonça Vance en écartant les officiers en uniforme.
L’appartement sentait la poussière de plâtre fraîchement abattu et la terre humide. Deux techniciens vêtus de combinaisons blanches intégrales s’affairaient dans mon petit garde-manger, où mes bocaux d’épices et mes conserves artisanales avaient été jetés sans ménagement sur le sol en lino.
Le fond du placard n’existait plus. Une masse de briques rouges avait été soigneusement dégagée à la masse, révélant un vide sanitaire obscur, invisible sur les plans officiels de la ville.
— Qu’est-ce que vous avez trouvé ? demanda Vance en s’approchant de la brèche.
L’un des techniciens se releva, s’essuyant le front du dos de sa manche couverte de poussière crayeuse.
— Le mur avait été monté avec un mortier spécial, résistant à l’eau, il y a environ sept ou huit ans. Le travail était propre, fait par un pro. À l’intérieur du renfoncement, il y a un coffre-fort ignifugé de marque Mosler, boulonné directement dans la roche de la colline. Et… autre chose.
— Quoi d’autre ? intervins-je, le cœur battant à tout rompre.
Le technicien jeta un regard hésitant à Vance avant d’éclairer l’intérieur de la cavité avec sa torche halogène.
— Un système de déclenchement incendiaire de fortune. Des bouteilles d’acide sulfurique suspendues au-dessus d’un mélange de chlorate de potassium, reliées à la serrure du coffre par un câble de traction. Si quelqu’un avait tenté de percer la porte sans connaître la combinaison ou sans désamorcer le câble par le conduit supérieur, tout le contenu partait en fumée en moins de trente secondes.
Un frisson glacial me parcourut l’échine. Adrian ne voulait pas seulement l’appartement pour récupérer ce qui s’y trouvait. Il voulait en être le propriétaire légal pour faire venir une équipe de démolition privée, détruire le mur en toute légalité et, si le mécanisme échouait, brûler l’immeuble sans avoir de comptes à rendre à personne d’autre qu’à son assurance.
— Les démineurs ont neutralisé le piège il y a dix minutes, continua le technicien. Nous avons forcé le barillet mécanique. Le coffre est ouvert.
Vance enfila une paire de gants en latex bleu et me fit signe de rester derrière lui.
— Regardons ce que Lydia Mercer a payé de sa vie.
À l’intérieur du compartiment d’acier, il n’y avait pas de lingots d’or ni de liasses de billets. Ce qui reposait sur les étagères tapissées de feutre vert était bien plus dangereux.