La porte d’entrée claqua dans l’escalier en ciment. L’écho du verrou retentit sèchement dans la cage d’escalier sombre, puis le bruit régulier de deux paires de pas descendant vers la lumière grise de la rue d’automne.
La première semaine fut une épreuve de chair et d’acier. Le froid mordait les joues dans les faubourgs industriels du nord de la ville, où les usines de roulements à billes crachaient une vapeur grise contre le ciel bas. Grâce à l’aide de Larissa, une ancienne camarade d’institut qui travaillait désormais dans la direction administrative d’un complexe scolaire de banlieue, Vera parvint à dénicher une pièce mansardée au quatrième étage d’une vieille maison de briques rouges réservée au personnel d’entretien.
La pièce était modeste : un lit à ressorts grinçant, une table de pin brut, deux chaises de paille et un poêle en fonte dont le conduit tirait avec peine quand le vent soufflait du nord. Pour cuisiner, il n’y avait qu’un réchaud à gaz posé sur une caisse de bois retournée près de la petite lucarne qui donnait sur un enchevêtrement de toits de zinc et d’antennes de télévision. Mais la fenêtre était orientée à l’est, et chaque matin, quand le ciel se dégageait, les premiers rayons d’un soleil pâle venaient frapper le papier peint fané aux motifs de bleuets sauvages.
Sonya n’avait jamais été aussi paisible. Pour la première fois de sa vie, elle pouvait sauter sur le plancher sans qu’une voix aigre ne monte de l’étage pour réclamer le silence. Elle étalait ses dessins sur toute la surface de la table sans craindre qu’une tasse de thé raffinée ne vienne écraser ses créations. Vera avait trouvé un poste d’assistante maternelle dans le groupe scolaire attenant dès le troisième jour, travaillant dix heures d’affilée à surveiller les siestes, moucher les nez et animer les rondes d’enfants, mais chaque rouble gagné lui appartenait en propre.
Pourtant, la ville restait un étau impitoyable, et le calme n’était qu’une illusion précaire avant la déferlante.
Un mardi après-midi, un mois après leur fuite, alors que les premiers flocons de neige commençaient à tourbillonner sur les trottoirs boueux, Roman apparut à la grille de l’école maternelle.
Il était méconnaissable. Son manteau de drap sombre était taché d’éclaboussures de gadoue au bas des jambes, son col de chemise était déboutonné sous son écharpe froissée, et une barbe mal taillée de plusieurs jours assombrissait ses joues creuses. Il attendait, piétinant dans la neige fondue, les mains enfoncées dans des poches déformées.
Quand il vit Vera sortir par la petite porte de service, tenant Sonya emmitouflée dans une grande écharpe écossaise, il s’avança vivement, trébuchant presque sur la bordure du trottoir.
« Vera ! Attends. Ne pars pas en courant, je t’en supplie. »
Vera serra la main de sa fille, son corps se raidissant instinctivement sous son caban d’hiver. Elle s’arrêta sous la lumière jaunâtre d’un réverbère clignotant.
« Qu’est-ce que tu fais ici, Roman ? Comment as-tu trouvé cet endroit ? »
« Larissa. J’ai dû supplier pendant trois jours à son bureau pour qu’elle me donne l’adresse de l’établissement. Vera, écoute-moi. Tu dois revenir. Il faut que vous rentriez à la maison. »
Son visage était défait, ses yeux cernés d’une ombre violacée qui témoignait de nuits d’insomnie et d’angoisse.
« La maison ? » fit-elle d’une voix neutre. « Vous avez déjà redécoré la chambre pour les prestigieux clients d’Alla, j’imagine ? Elle doit être ravie de profiter de notre espace. »
Roman passa une main tremblante sur son front moite malgré le vent d’hiver. Un rire amer et sans joie s’échappa de ses lèvres gercées.
« Alla est partie, Vera. Elle a disparu il y a quatre jours. »
Un silence glacé tomba entre eux, ponctué seulement par le bruissement étouffé des pneus d’autobus sur la chaussée mouillée.
« Qu’est-ce que tu racontes ? »
« Elle a pris un vol pour Istanbul dimanche matin. Elle ne reviendra pas. » Roman s’approcha d’un pas, baissant la voix comme si les murs de la ville entière l’écoutaient avec malveillance. « Elle n’a jamais divorcé à Prague, Vera. Son mari ne l’a pas chassée. C’est elle qui fuyait des créanciers tchèques après la faillite frauduleuse d’une société d’importation de cosmétiques. Elle est revenue ici uniquement pour trouver de l’argent liquide et disparaître hors de l’Union européenne. »
Vera écarquilla les yeux, le souffle court.
« Et Nina Sergeevna ? »
« Ma mère… ma mère est anéantie », balbutia Roman, et ses épaules s’affaissèrent comme si une charge invisible brisait sa colonne vertébrale. « Alla a convaincu maman d’hypothéquer l’appartement familial. Elle lui a fait signer une procuration générale il y a trois semaines sous prétexte d’investir dans une franchise d’hôtellerie de luxe pour assurer nos vieux jours. Elle disait qu’on deviendrait tous propriétaires d’une datcha au bord du lac Baïkal. Maman lui faisait une confiance aveugle. Tu sais comment elle était avec Alla… Alla était le génie de la famille, celle qui avait réussi à l’étranger, la perle rare. »
« Et l’argent ? » demanda Vera, le cœur battant à coups sourds et précipités contre ses côtes.
« Alla a encaissé la totalité du prêt de la banque privée vendredi dernier en liquide. Plus de cinq millions de roubles. Elle a vidé le coffre de maman, emporté tous les bijoux de famille, même la montre en or de mon père, et elle s’est envolée avec un passeport refait au nom de son premier mari. La police est venue hier matin à l’appartement. Deux inspecteurs de la brigade financière. Ils ont signifié à maman que si les premières traites de l’hypothèque ne sont pas réglées le mois prochain par le garant, la banque saisira le logement pour le vendre aux enchères publiques. »
L’horreur de la situation s’étala dans toute sa nudité crue sous la lueur blafarde du réverbère. Le grand appartement aux parquets de chêne, la forteresse d’arrogance de Nina Sergeevna, le temple des règles immuables et des dédains aristocratiques n’était plus qu’une ruine financière au bord du gouffre.