« Vera ! » s’écria Nina Sergeevna en posant lourdement sa tasse sur la soucoupe qui s’entrechoqua dans un claquement sec. « Je t’interdis de parler sur ce ton dans ma maison ! Alla est chez elle ici. Cet appartement a été attribué à mon défunt époux par le ministère des Voies de communication. Toi, tu es venue d’un village de province sans un sou en poche, avec pour tout bagage deux valises de toile et ton diplôme d’institutrice de maternelle dont tu ne te sers même plus. Tu devrais remercier le ciel chaque matin d’avoir un toit au-dessus de la tête et un mari qui subvient à tes besoins au lieu de semer la zizanie permanente entre un frère et sa sœur ! »

Vera posa le couteau sur la planche de bois. Ses doigts ne tremblaient plus. Une étrange lucidité, glacée et impitoyable, s’empara de son esprit. La colère qui l’avait rongée en silence pendant des semaines laissait place à un vide limpide, d’une netteté tranchante.

« Vous avez parfaitement raison, Nina Sergeevna », dit-elle posément. « C’est votre appartement. C’est votre famille. Et c’est votre fille. »

Elle quitta la cuisine sans un regard pour son mari. Dans la chambre surpeuplée, Sonya était assise sur son matelas posé à même le plancher près de la commode, entourée de ses crayons de couleur usés jusqu’à la garde. Elle dessinait une maison jaune aux volets bleus avec un très grand soleil rond qui occupait presque tout le ciel de la feuille de papier à dessin.

Vera s’approcha, s’agenouilla devant elle et posa ses mains sur les petites épaules tièdes de l’enfant.

« Sonya, ma puce, nous allons ranger tes dessins et tes robes dans le grand sac de voyage bleu marine. »

La fillette leva ses grands yeux sombres, d’une gravité qui ne correspondait pas à son jeune âge.

« On va où, maman ? Chez tante Alla ? »

« Non. On part pour de vrai. »

« Et papa ? »

« Papa reste ici. Il a beaucoup de choses à régler avec sa maman. »

Sonya ne posa pas d’autre question. Avec cette intuition tragique des enfants élevés au milieu des murmures et des tensions d’adultes, elle commença à rassembler méthodiquement ses crayons de bois dans leur boîte métallique cabossée.

Les préparatifs furent expéditifs. Vera n’avait pas accumulé grand-chose en huit ans d’une existence passée à effacer sa propre présence. Ses livres de pédagogie, quelques pulls tricotés main, le certificat de naissance de sa fille, son livret d’épargne postal où dormait le modeste héritage de sa propre grand-mère paysanne — quelques milliers de roubles oubliés qu’elle n’avait jamais osé mentionner à Roman de peur qu’ils ne disparaissent dans les réparations imaginaires de la vieille Lada familiale —, et ses vêtements simples. Deux sacs de sport et une valise usée à roulettes suffirent à contenir la totalité de sa vie matérielle.

Quand elle revint dans le couloir, portant le premier sac, Roman l’attendait, adossé contre la porte des toilettes, les bras croisés sur sa poitrine creuse. Son visage oscillait entre l’incrédulité et un début de panique sourde.

« Qu’est-ce que c’est que ce cirque, Vera ? Tu fais tes valises pour nous faire peur ? Tu sais très bien que tu n’as nulle part où aller en ville. Ta mère est à trois cents kilomètres dans son village sans chauffage central. Tu ne vas pas emmener Sonya dans une bicoque de campagne en plein mois de novembre. »

« Je ne vais pas chez ma mère, Roman. »

« Alors où ? Chez une de tes collègues du centre aéré ? Elles sont toutes logées dans des clapiers communautaires. Arrête tes caprices d’enfant gâtée. Reviens dans la chambre, défais ces sacs, et on fera comme si rien ne s’était passé. Maman est prête à passer l’éponge si tu t’excuses pour ton insolence envers Alla. »

Vera s’arrêta à un mètre de lui. Elle le regarda fixement. C’était l’homme dont elle était tombée amoureuse dix ans plus tôt lors d’un concert d’été dans le parc Gorki, l’étudiant timide qui lui récitait des vers de Maïakovski en lui offrant des pivoines sauvages. Qu’en restait-il ? Un pantin craintif, courbé sous le joug maternel, incapable d’affronter le moindre souffle de désaccord, prêt à sacrifier la dignité de sa fille pour s’épargner dix minutes d’une querelle domestique.

« Je ne m’excuserai de rien, Roman. Ni aujourd’hui, ni demain. Et je ne te demande pas de choisir. Tu as déjà choisi il y a huit ans, seulement j’étais trop stupide et trop aveugle pour comprendre que tu n’avais jamais quitté le giron de Nina Sergeevna. »

« Tu détruis notre couple pour une histoire de mètres carrés ! » cria-t-il, la voix déraillant légèrement, espérant sans doute alerter sa mère dans le salon pour qu’elle vienne à sa rescousse.

« Non. Je sauve notre fille d’une maladie très contagieuse : celle de ramper pour avoir le droit d’exister. »

Alla sortit de la salle de bain, un masque d’argile vert étalé sur les joues, tenant sa manucure à sécher en l’air.

« Mon Dieu, quel mélodrame provincial ! Laisse-la partir, Roman. Quand elle aura passé deux nuits dans un hôtel borgne de la gare avec sa fille, elle reviendra en pleurant et elle comprendra enfin sa place dans cette famille. »

Nina Sergeevna apparut sur le pas de sa porte, drapée dans sa robe de chambre en velours sombre, les lèvres pincées en une fente glaciale.

« Si tu franchis cette porte avec l’enfant, Vera, tu n’y remettras plus jamais les pieds. N’espère pas obtenir un kopeck de pension avant des mois de procédures judiciaires, mon avocat s’en chargera personnellement. Et souviens-toi que cette enfant porte notre nom de famille. »

Vera prit Sonya par la main. La petite fille serrait son ours borgne contre son manteau de laine râpée.

« Gardez le nom, Nina Sergeevna. Gardez l’appartement. Gardez vos meubles Empire et vos petites cuillères en argent dépareillées. Nous vous laissons tout. Sonya n’a besoin de rien de ce qui pousse entre ces quatre murs moisis. »