Je me suis placée derrière les poignées, prête à la pousser vers le porche comme je le faisais depuis deux longues années.

« Attends, maman », a-t-elle dit soudainement en posant sa main sur la mienne.

Je me suis penchée. « Qu’y a-t-il, mon ange ? Tu as oublié quelque chose dans la voiture ? »

Mia a secoué la tête. Elle a regardé la longue allée de gravier qui s’étirait devant nous sur une quarantaine de mètres, bordée d’herbe tendre, jusqu’à la vieille boîte aux lettres verte en fer forgé.

Elle a posé la rose délicatement dans le vide-poche latéral de son fauteuil. Puis, elle a enfilé ses gants de cuir souple — ceux que nous avions achetés au centre de rééducation et qu’elle refusait d’utiliser depuis dix-huit mois parce qu’ils « faisaient trop handicapée ». Elle a ajusté les velcros autour de ses poignets avec un soin méticuleux.

Elle s’est penchée en avant, son buste presque parallèle à ses cuisses. Ses mains ont agrippé les mains courantes en métal.

Elle a tourné la tête vers moi, un sourcil levé, et ce même sourire insolent, radieux, magnifique qui avait illuminé son enfance d’avant le drame est réapparu sur ses lèvres.

« Tu te rappelles de la règle, maman ? » a-t-elle lancé d’une voix claire qui a fait fuir deux moineaux perchés sur la clôture.

J’ai senti mon cœur rater un battement, avant de battre deux fois plus vite, inondé d’un bonheur si violent qu’il m’a coupé le souffle.

« La règle… ? ai-je bredouillé, les yeux déjà pleins d’eau. Quelle règle ? »

« Première à la boîte aux lettres ! Le perdant débarrasse la table ce soir ! »

Et avant même que j’aie pu esquisser le moindre mouvement, les petits bras de ma fille se sont tendus avec une puissance farouche. Ses paumes ont imprimé une impulsion violente aux roues chromées. Le gravier a crépité sous les pneus. Le fauteuil a jailli en avant, fendant l’air printanier dans une course effrénée, ses roues tournant à une vitesse vertigineuse sous la poussée rythmée, athlétique et inarrêtable de ses bras de dix ans.

Je suis restée figée une demi-seconde, stupéfaite, avant d’éclater d’un rire sonore qui a résonné dans toute la vallée.

J’ai retiré mes chaussures à talons, je les ai jetées dans l’herbe du bas-côté et je me suis mise à courir pieds nus sur la terre tiède, les bras écartés, le cœur au vent, poursuivant cette silhouette lavande qui dévorait la distance devant moi.

Elle allait trop vite. Je savais que je ne la rattraperais jamais.

Et pour la première fois de ma vie d’adulte, perdre une course était la plus éclatante des victoires.