Et puis, au début du printemps de sa dixième année, un carton d’invitation à la bordure dorée est arrivé dans la fameuse boîte aux lettres.

Chapitre II : La promesse de Claire
Claire était ma cousine germaine, la fille de ma tante cadette. Douce, solaire, dotée d’une patience infinie et d’une empathie rare, elle avait toujours entretenu avec Mia un lien privilégié. Dès le lendemain de l’accident, alors que le reste de la famille nous abreuvait de platitudes maladroites et de regards larmoyants, Claire s’était assise sur le bord du lit d’hôpital avec une boîte de crayons de couleur et deux carnets de croquis. Elle n’avait pas demandé « Comment te sens-tu ? » avec cet air d’enterrement que tout le monde prenait. Elle avait simplement dit : « J’ai parié avec moi-même que tu ne serais pas fichue de dessiner un dragon à trois têtes plus effrayant que le mien. À toi de jouer. »

Claire se mariait avec Thomas, un architecte bienveillant qui partageait sa simplicité.

Lorsque le faire-part est arrivé, Mia l’a gardé sur sa table de chevet pendant trois jours consécutifs sans l’ouvrir. Un soir, alors que je venais border sa couverture, elle a posé ses petits doigts pâles sur le ruban de soie qui scellait l’enveloppe.

« Maman… ? »
« Oui, mon ange ? »
« Est-ce que… est-ce que je serai obligée d’y aller ? »
Je me suis assise à côté d’elle, lissant doucement ses cheveux longs. « Rien n’est obligatoire, ma chérie. Mais Claire aimerait tellement que tu sois là. Elle t’aime énormément. »

Mia a baissé les yeux, sa lèvre tremblant imperceptiblement. « Tante Donna sera là, n’est-ce pas ? »

Un nœud s’est serré dans mon estomac. Donna.

Donna était ma sœur aînée, et notre relation avait toujours été une suite ininterrompue de rivalités toxiques et d’amertume déguisée en franchise. Femme d’une quarantaine d’années, toujours tirée à quatre épingles dans des tailleurs trop stricts et des talons aiguilles acérés comme des dagues, Donna carburait à la rancœur. Ses propres déboires sentimentaux — deux fiançailles rompues avec fracas, une ribambelle de prétendants qui avaient fui son exigence névrotique et son acidité constante — avaient fini par cristalliser en elle une jalousie féroce envers le bonheur d’autrui.

Pire encore, Donna ne supportait pas la faiblesse. Depuis l’accident, ses visites avaient été un calvaire de condescendance blessante. « La pauvre petite, soupirait-elle d’une voix mielleuse devant d’autres membres de la famille en jetant des coups d’œil appuyés vers Mia. Quel fardeau pour toi, Sarah… Une vie gâchée si jeune. » Elle parlait de Mia comme si l’enfant était sourde ou invisible.

« Tante Donna sera là, ai-je admis doucement. Mais nous serons ensemble. Nous formerons notre propre équipe, d’accord ? »

Deux semaines avant la cérémonie, Claire a débarqué à l’improviste chez nous, les bras chargés de magazines de mode et d’un tissu soyeux de couleur bleu lavande. Elle s’est assise directement par terre, sur le parquet, posant ses coudes sur les genoux de Mia.

« Bon, ma grande, nous avons un problème d’État à régler, a-t-elle annoncé avec un sérieux d’opéra. Je me marie dans une robe meringue qui pèse dix kilos, et j’ai besoin que mon invitée la plus importante soit habillée de manière à éclipser la moitié de la salle, sans quoi mon cortège va manquer cruellement de classe. »

Pour la première fois depuis des mois, un éclat de rire véritable, argentin, a jailli de la gorge de Mia.

Tandis que la petite s’absorbait dans l’examen des motifs de dentelle avec la couturière, Claire m’a entraînée dans la cuisine sous prétexte de préparer du thé. Elle a refermé la porte vitrée et s’est tournée vers moi, son regard bleu pétillant d’une malice attendrie.

« Sarah, j’ai une idée pour la soirée. Pour le lancer de bouquet. »
J’ai froncé les sourcils, immédiatement sur la défensive. « Claire, tu sais bien que la piste de danse… ce genre de tradition… les femmes célibataires vont se bousculer comme des bêtes sauvages. Je ne veux pas que Mia soit coincée dans la mêlée. »
« Elle ne sera pas coincée, a répliqué Claire en me prenant les mains. Thomas et moi avons tout calculé avec le DJ. Quand ce sera le moment, nous allons disposer le cercle de manière à ce que Mia soit parfaitement au centre de mon champ de vision. Je ne vais pas lancer le bouquet en l’air au hasard pour laisser les piranhas s’étriper. Je vais me retourner légèrement, feindre d’hésiter, et je vais l’envoyer droit sur ses genoux. »

Mes yeux se sont embués. « Claire… Donna sera là. Tu sais comment elle est avec cette histoire de mariage. Elle en a fait une obsession personnelle. »
Claire a eu un rictus méprisant, balayant l’objection d’un geste de la main. « Donna a quarante-trois ans et l’amertume chevillée au corps. Mia a dix ans et toute son existence à reconstruire. Je veux qu’elle sache qu’elle a le droit de rêver, d’être aimée, d’être au centre du monde pour un instant. Qu’elle voie que la vie peut encore lui offrir des bouquets. Laisse-moi faire. »

J’ai embrassé ma cousine avec une gratitude inexprimable. Nous n’avions aucune idée de la tournure explosive qu’allait prendre ce geste d’amour.

Chapitre III : Le vol du bouquet
Le manoir des Ormes, où se tenait la réception, était une somptueuse bâtisse du XVIIIe siècle au milieu d’un parc boisé. La salle de réception principale, éclairée par trois gigantesques lustres en cristal de Bohême, scintillait de mille éclats dorés. Des guirlandes d’eucalyptus et de pivoines blanches couraient le long des poutres apparentes.

Mia était sublime. Sa robe lavande descendait jusqu’à ses chevilles, dissimulant avec grâce ses jambes inertes. Ses cheveux châtains avaient été tressés avec de petites perles d’argent. Dès le début de l’après-midi, elle s’était détendue, grisée par la musique entraînante du quatuor à cordes, picorant des macarons à la framboise et échangeant des sourires avec les autres convives qui venaient la saluer sans cette pitié étouffante qu’elle craignait tant.