« Vous ne voyez toujours pas le fond du problème. »

À cet instant, une femme d’une cinquantaine d’années s’approcha du comptoir.

Elle portait une veste noire de service et tenait un torchon dans la main.

Elle s’appelait Sophie Bernard.

Elle travaillait à la Brasserie des Lumières depuis dix-sept ans.

« Monsieur Dubois ? »

Henri se tourna vers elle.

« Oui, madame ? »

« Excusez-moi de vous interrompre. Je voudrais dire quelque chose. »

Pierre fronça les sourcils.

« Sophie, ce n’est pas le moment. »

Henri leva doucement la main.

« Si. Je crois que c’est précisément le moment. »

Sophie prit une inspiration.

« Lucas est le meilleur collègue que j’aie eu depuis longtemps. Il arrive souvent avant son service pour nous aider. Quand un client âgé a du mal à lire la carte, il prend le temps de lui expliquer. Quand quelqu’un est désagréable, il reste poli. »

Elle regarda Pierre.

« Et ce soir, vous l’avez renvoyé pour avoir fait ce que nous aurions tous dû faire. »

Pierre serra les mâchoires.

« Sophie, je vous rappelle que vous êtes salariée de cette entreprise. »

Elle eut un sourire triste.

« Justement, monsieur. Ça fait dix-sept ans que je travaille ici. Et ça fait des années que j’ai peur de dire ce que je pense. »

La salle devint silencieuse.

Henri l’invita à poursuivre.

Sophie raconta les changements imposés au fil des années.

Les pauses écourtées.

Les remarques blessantes devant la clientèle.

Les plannings modifiés au dernier moment.

Les employés convoqués dans le bureau du directeur pour des erreurs mineures.

Elle expliqua aussi que certains salariés avaient quitté leur poste sans oser déposer de réclamation.

« Nous aimons cette brasserie », conclut-elle. « C’est pour ça que nous sommes encore là. Mais nous sommes fatigués d’avoir peur. »

Henri écoutait sans l’interrompre.

Un autre employé, Karim, sortit de la cuisine.

Il avait trente-six ans et travaillait comme cuisinier depuis cinq ans.

« Sophie dit la vérité. »

Pierre tourna brusquement la tête.

« Karim ! »

Le cuisinier ne recula pas.

« Quand mon fils a été hospitalisé l’hiver dernier, j’ai demandé à échanger deux services. Vous m’avez répondu que mes problèmes familiaux ne concernaient pas la brasserie. »

Henri regarda Pierre.

Le directeur resta muet.

Karim continua :

« Lucas a accepté de me remplacer. Il a terminé son service à deux heures du matin. Le lendemain, il était de retour à neuf heures. »

Lucas secoua la tête.

« Karim, ce n’est rien. »

« Si, justement. C’est important. »

Sophie essuya une larme.

« Il a toujours été là pour les autres. »

Henri sentit une émotion profonde l’envahir.

Il revoyait Madeleine Moreau, la serveuse qui lui avait offert un repas lorsqu’il était étudiant.

Puis Élisabeth, sa femme, qui lui répétait qu’une entreprise devait rester humaine.

Et maintenant Lucas, ce jeune homme de vingt-deux ans qui avait presque sacrifié son salaire pour nourrir un inconnu.

Il comprit que ces trois personnes partageaient une même qualité.

Elles n’attendaient pas de connaître la valeur financière d’un être humain pour reconnaître sa valeur morale.

Henri se tourna vers Pierre.

« Vous savez ce qui me préoccupe le plus ? »

Le directeur secoua la tête.

« Ce n’est pas seulement ce que vous avez fait ce soir. C’est le fait que vos employés semblent avoir appris à se taire devant des comportements qu’ils jugent injustes. »

Pierre fixa le sol.

« J’ai voulu bien faire. »

« Peut-être au début. Mais il semble que vous ayez fini par confondre autorité et intimidation. »

Henri reprit son téléphone.

Il appela son directeur juridique.

« Marc, j’aimerais que vous preniez contact avec la direction actuelle du groupe dès ce soir. »

Il écouta la réponse.

« Oui. Il faut organiser une enquête indépendante sur les conditions de travail à la Brasserie des Lumières. »

Pierre pâlit.

Henri ajouta :

« Et veillez à ce que les salariés puissent témoigner sans subir de représailles. »

Il raccrocha.

Puis il regarda Lucas.

« Votre situation doit également être régularisée. Le groupe qui vous emploie actuellement reste responsable des décisions prises ce soir. »

Lucas acquiesça.

Il comprenait qu’Henri ne pouvait pas simplement effacer son licenciement par une parole.

Mais pour la première fois, quelqu’un semblait prendre sa situation au sérieux.

Une cliente âgée s’approcha alors.

« Je peux vous dire quelque chose, jeune homme ? »

Lucas se tourna vers elle.

« Bien sûr, madame. »

« Je m’appelle Monique. Je viens ici chaque mardi depuis la mort de mon mari. »

Lucas la reconnut immédiatement.

« Bien sûr, madame Monique. Vous prenez toujours un café allongé et une part de tarte aux pommes. »

Elle sourit.

« Exactement. »

Puis ses yeux s’embuèrent.

« Vous savez pourquoi je viens ici ? »

Lucas secoua doucement la tête.

« Parce que vous me demandez toujours comment je vais. Et vous attendez vraiment la réponse. »

Elle posa une main sur son bras.

« Certaines semaines, vous êtes la seule personne avec qui je parle plus de cinq minutes. »

Lucas resta sans voix.

Monique se tourna vers Henri.

« Ce garçon mérite mieux que d’être traité comme un moins que rien. »

Henri acquiesça.

« Je suis entièrement d’accord. »

À cet instant, Lucas ne put plus retenir ses larmes.

Il avait toujours pensé que son travail consistait à servir des plats, débarrasser des tables et apporter des additions.

Il découvrait que ses petits gestes avaient laissé des traces dans la vie de personnes qui ne lui en avaient jamais parlé.

Henri s’approcha de lui.

« Lucas, vous avez encore envie de travailler dans la restauration ? »

Le jeune homme hésita.

« Oui, monsieur. Plus que tout. »

« Même après ce soir ? »

« Oui. »

« Pourquoi ? »

Lucas regarda autour de lui.

« Parce qu’un restaurant, ce n’est pas seulement un endroit où l’on mange. »

Il montra les banquettes, les lampes dorées et les clients.