Une femme installée près de la fenêtre intervint timidement.
« Le jeune homme a raison. Je l’ai entendu. »
Pierre lui adressa un sourire forcé.
« Madame, je vous prie de nous excuser pour ce désagrément. »
Puis il se retourna vers Lucas.
« Tu vas me suivre dans mon bureau. »
« Et monsieur ? »
Lucas désigna Henri.
« Quoi, monsieur ? »
« Il peut au moins manger son dîner ? »
Pierre eut un rire sec.
« Tu n’as vraiment rien compris. »
Henri leva doucement la main.
« Écoutez, je ne voudrais pas que ce jeune homme ait des ennuis à cause de moi. »
Sa voix était calme.
« Je peux partir. Ce n’est pas grave. »
Lucas se tourna vers lui.
« Non, monsieur. Vous n’avez rien fait de mal. »
Ces quelques mots semblèrent bouleverser le vieillard.
Il regarda longtemps Lucas, comme s’il cherchait à comprendre comment un garçon aussi jeune pouvait posséder une certitude que tant d’adultes avaient perdue.
Pierre frappa du plat de la main sur le comptoir.
« Ça suffit ! Enlève ton tablier. Tu es viré ! »
Lucas sentit ses jambes faiblir.
Il pensa immédiatement à sa mère.
Aux factures de chauffage.
À Camille, qui attendait encore l’argent qu’il lui avait promis.
Il pensa aussi à son père.
Et soudain, il sut qu’il ne pourrait jamais regretter son geste.
Lentement, il retira son tablier beige.
« Je le referais. »
Pierre le regarda avec mépris.
« Alors tu n’as rien à faire dans la restauration. »
Henri releva la tête.
Il observa le directeur, puis le jeune homme dont les yeux étaient maintenant remplis de larmes.
Son expression changea.
Il ne semblait plus épuisé.
Une gravité inattendue apparut sur son visage.
Il sortit son téléphone noir de son manteau.
« Validez l’acquisition », dit-il à son interlocuteur.
Pierre se figea.
« Oui… la brasserie à Paris. »
Henri écouta quelques instants.
« Très bien. Envoyez-moi les documents définitifs. »
Il termina son appel.
Personne ne bougea.
Pierre fixa le téléphone, puis le visage du vieillard.
« Monsieur… vous êtes… »
Henri le regarda.
« Henri Dubois. »
Le directeur porta instinctivement une main à sa cravate.
« Dubois… comme le groupe Dubois Participations ? »
« Exactement. »
Pierre devint livide.
Quelques clients échangèrent des regards.
Le nom d’Henri Dubois était connu dans le monde des affaires français.
Fondateur d’un groupe d’investissement présent dans l’immobilier, l’hôtellerie et la restauration, il possédait une fortune estimée à plusieurs milliards d’euros.
Il figurait occasionnellement dans la presse économique, mais vivait loin des caméras.
Depuis plusieurs années, on ne le voyait presque plus.
Lucas regarda Henri avec incrédulité.
« Vous êtes… un milliardaire ? »
Henri eut un sourire triste.
« Oui, Lucas. Mais je vous assure que cela ne m’a jamais empêché d’avoir faim. »
Pierre chercha ses mots.
« Monsieur Dubois, si j’avais su… »
Henri l’interrompit.
« Si vous aviez su quoi, monsieur Laurent ? »
Le directeur resta silencieux.
Henri poursuivit :
« Que j’avais de l’argent ? Que je pouvais acheter votre établissement ? Que mon nom figurait dans les journaux ? »
« Ce n’est pas ce que je voulais dire. »
« Alors expliquez-moi. »
Pierre baissa les yeux.
Henri posa délicatement son téléphone sur le comptoir.
« Si j’avais été un retraité sans ressources, m’auriez-vous traité différemment ? »
Le silence fut sa seule réponse.
« Voilà précisément le problème. »
Lucas observait la scène sans parvenir à comprendre ce qui se passait.
Henri se tourna vers lui.
« Je vous dois quelques explications, jeune homme. »
Trente-neuf ans plus tôt, Henri Dubois n’était pas riche.
Il avait vingt-neuf ans, habitait un studio de vingt mètres carrés à Saint-Denis et travaillait comme comptable dans une petite entreprise de transport.
Son père était ouvrier.
Sa mère faisait des ménages.
Il avait grandi dans une famille où l’on vérifiait le prix des courses avant de passer à la caisse.
Il connaissait la honte de ne pas avoir assez d’argent.
Il connaissait aussi la générosité de ceux qui possèdent peu.
Lorsqu’il était étudiant, Henri avait traversé une période particulièrement difficile.
Il venait de perdre son emploi à temps partiel.
Son propriétaire réclamait deux mois de loyer.
Et il ne lui restait presque rien pour manger.
Un soir d’hiver, il était entré dans une petite brasserie du quartier de la Bastille.
Il avait commandé un verre d’eau et demandé le prix du plat du jour.
Après avoir regardé ses pièces, il avait murmuré qu’il reviendrait une autre fois.
Une serveuse d’une trentaine d’années l’avait observé.
Puis elle était revenue avec une assiette de soupe, du pain et une omelette.
« Je n’ai pas assez d’argent », avait protesté Henri.
Elle avait souri.
« Je sais. »
« Alors pourquoi me servez-vous ? »
« Parce que vous avez l’air de ne pas avoir mangé depuis longtemps. »
Henri avait baissé la tête.
« Je vous rembourserai. »
La serveuse s’était assise quelques secondes en face de lui.
« Un jour, vous aiderez quelqu’un d’autre. Ça suffira. »
Cette femme s’appelait Madeleine Moreau.
Henri ne l’avait jamais oubliée.
Quelques mois plus tard, il avait retrouvé un emploi.
Puis il avait créé sa première société.
Les années suivantes furent difficiles.
Il connut des échecs.
Des dettes.
Des associés qui l’abandonnèrent.
Mais son entreprise finit par prospérer.
À quarante-cinq ans, il possédait plusieurs immeubles commerciaux.
À cinquante-cinq ans, son groupe employait des centaines de salariés.
Et à soixante ans, Henri était devenu l’un des investisseurs privés les plus fortunés de France.
Pourtant, il conservait dans son portefeuille une ancienne photographie de Madeleine, prise devant la brasserie où elle travaillait.
Elle était devenue pour lui un symbole.
La preuve qu’un simple repas pouvait sauver bien davantage qu’une soirée.
Mais Henri avait également connu une tragédie.
Sa femme, Élisabeth, était morte cinq ans plus tôt.
Ils avaient partagé trente-quatre années de mariage.
Élisabeth était enseignante dans une école primaire.